Démocrite le rieur à L., Salut,

    J'ai reçu ton dernier message. Je suis touché par ce que tu évoques, par cette usure et cette sensibilité accrues face aux résistances des élèves et à l'effort chaque fois renouvelé donc épuisant que constitue notre fonction et qui sape notre propre énergie. Je connais cela aussi, comme la plupart des collègues.

Je m'autorise juste une petite remarque. Il n'est pas sain que l'essentiel de notre énergie circule dans notre fonction et dans l'univers scolaire parce que nous avons affaire à une arène où d'autres énergies contradictoires se déploient et limitent notre propre capacité d'expansion, notre puissance d'agir. L'éducation est le lieu de l'impossible réussite pour les esprits sérieux (ou réificateurs) et "la chose du monde la plus difficile" (Kant). Tous les idéaux, tous les principes et toutes les valeurs s'y épuisent et fondent comme neige au soleil. Nul ne peut se consacrer entièrement à cette tâche sans y laisser sa peau car nul n'est assez adulte pour cela. Je rejoints Kant sur ce point en constatant le caractère, pour ainsi dire, aporétique de l'éducation. Les valeurs doivent souvent laisser la place au principe de réalité qui, en l'occurrence, veut qu'un sujet porte son énergie sur une multiplicité d'objets, sources de plaisir (donc de ressourcement) et pas seulement lieu d'engagement (et de combat) ou de conviction. Sinon, attention à l'épuisement généralisé et aux signes éventuels de déprime, voire de dépression. Il est essentiel de se situer sur plusieurs plans. Quand le devoir devient omniprésent, la souffrance s'installe et le sentiment de persécution dévore toute possibilité d'écart ; la création disparaît...

L'insupportable et (néanmoins) nécessaire question "à quoi ça sert ?" est d'autant plus cruciale que les élèves la posent pour nous. Peut-être sont-ils en train de formuler la question même du sens de notre pratique, ce qui ne manque pas de faire réagir, mais sans doute différemment aujourd'hui qu'hier car cette question met à mal nos certitudes et nos convictions initiales. Il est indispensable de se protéger en investissant ailleurs, là où on peut quitter la jouissance fantasmatique et narcissique liée à la posture institutionnelle du professeur. L'école n'est pas seulement un lieu d'élaboration, elle est aussi cette entreprise colossale qui a pour fonction le dressage du corps et des énergies, et nos établissements, si différents qu'ils soient, se rejoignent entièrement la-dessus. Ce dressage vaut pour l'élève, il vaut aussi pour le prof ! Il ne faut pas être dupe de cela. A partir de là, il est urgent d'aller voir ailleurs si on y est, histoire de ne pas trop se prendre au jeu, car ce jeu est infini, et l'infini c'est pour les dieux !

Porte-toi bien

Démocrite le rieur