Cher Pyrrhon,

Je débute la lecture de ton ouvrage Philosophie du borderline et je me régale au point que j’ai envie de réagir à chaud.

            Dés les premières lignes, je suis frappé par l’étonnante juxtaposition des plans du discours et de la position de l’auteur. Tu raisonnes sans aucun doute en théoricien prêt à conduire l’élaboration conceptuelle, quand il s’agit d’énoncer une thèse ; la démarche est directe, sans faux-semblant : « Notre question n’est plus « qui suis-je ? »…il reste l’autre question, la question d’aujourd’hui…où suis-je ? – Où ? »

            La question désoriente, propose un décentrage, une perspective nouvelle, celle de la demeure, du lieu, de la posture (ou de l’impossible posture ?) de l’habitat dont le concept « borderline » tente de rendre compte. Investigations pour ainsi dire, topo-logiques et éco-logiques qui font du site (la maison-monde) désespérément nomade de l’existence, une voie inédite de recherche et d’examen. Mais la force de la question ne se trouve pas en elle-même, enfermée dans sa propre syntaxe ou dans son intime combinaison sur un mode tautologique. Elle fait naître sa puissance problématique par ce qui suit ou par ce qui précède : de l’évocation presque romanesque du constat social (l’homme qui observe ses semblables après s’être observé lui-même et qui témoigne du mal du siècle) que nul n’étudie avec le sérieux ou avec la déraison nécessaires. Mais toi tu t’y emploies avec une éloquence grave et comique à la fois, passant en revue les situations catastrophiques de la post-modernité tout en les énumérant dans une infernale succession que rien ne pourrait stopper si ce n’est la bonne volonté du philosophe critique et moraliste ( ?) (qui prend au passage un certain plaisir à constater les impasses de la civilisation.) que tu restes.

           Le langage devient imagé, presque poétique (que suis-je donc devenu si ce n’est un exilé de la vie ? ») tournant en dérision les concepts analytiques (« les légions de traumatisés de la castration signifiante ») articulant le divertissement du siècle au divertissement de la langue.

Ce dernier se joue de la fin des idéologies et notamment de l’incapacité psychanalytique. Le constat est sévère mais il s’énonce dans une surenchère de situations qui enracinent ta position dans un quotidien que tous ne peuvent que constater :

                        « Que voyez-vous de nos jours ? Des abouliques, des anorexiques, des boulimiques inguérissables, des déprimés par légions…des homosexuels revendicatifs, des impuissants, des frigides, des vaginiques, des mal-baisants […] célibataires, divorcés (Tout y passe !), triste dérive d’une humanité sans espoir. »

            Au droit à une possible guérison succède le fait du désespoir, de l’échec et de la faillite. Mais l’échec n’a pas ici le goût d’une amertume infinie ; au contraire, il s’énonce  en une prose caustique à souhait (quand tu parles par exemple de la psychanalyse comme « d’une sinistre école de dépeçage, d’équarrissage et d’abattage ») qui se raille de l’ambition théorique et pratique (le soin et la fin de l’analyse) comme on se raille du tragique ! La posture narrative n’est plus celle de l’immersion dépressive mais se place dans une déclinaison salvatrice (à un atome d’écart) dont la langue se fait l’écho et l’instrument. En ce sens, l’auteur associe davantage le lecteur et le pousse à en savoir plus sans le plonger dans un marasme sans retour. La gravité et le dérisoire se côtoient avec une rare proximité. De là surgit une puissance humoristique pétulante et affligée, mélange de terreur et de dérision, à la fois au dehors et au dedans de l’objet qu’elle décrit. Comment ne pas éclater d’un rire sincère donc effrayant à la lecture de l’énumération des nouvelles formes pathologiques qui ébranlent les frontières de la normalité ? Comment ne pas découvrir dans ces lignes tout ce que nous savons déjà sous une forme obscure et mise en œuvre par l’époque et ses normes cachées ?

            L’auteur est ici tout ce qu’il écrit, et cette énergie subjective qui déborde les cadres de l’analyse traditionnelle et cartésienne alimente un foyer paradoxalement joyeux et délirant car impliqué et distancié à la fois. Tu invites le lecteur à rejoindre le campement que tu occupes - (« Où sommes-nous camarades ? »)- c’est-à-dire cette errance passagère qui doit le conduire vers une « vie philosophique »  portée par « quelques grands maîtres ».

            C’est sans aucun doute l’invention d’un style et d’une forme philosophique neuve qui se déploient et se dessinent à la lisière du risible et du dérisoire, forme la plus sérieuse qui soit puisqu’elle est au plus près de son objet –le Réel- et que tu parviens à accomplir, comme un petit miracle.

Ce texte que je découvre est d’emblée enthousiasmant car je ris (et même de bon cœur !) et je pense dans le même mouvement. Laissons parler ces réjouissances !

                                              

I

Voilà qui est étrange. Le livre débute avec ce qui ressemble à une éradication de la psychanalyse au vu de ses impasses et tout le premier chapitre sur la typologie du borderline aborde la souffrance psychique avec les outils et le langage de la psychanalyse, même s’il s’agit de montrer qu’ils sont désormais inopérants. Sachant que de nouvelles formes pathologiques apparaissent, il est, en effet, nécessaire d’inventer de nouveaux traitements. Est-ce le rôle de l’analyse ? Ne doit-elle pas se contenter de s’occuper des cas traditionnels de névroses ? Mais ces cas existent-ils vraiment ? Ont-ils d’ailleurs existé  par le passé ?

Je suis interpellé par les pathologies dites narcissiques, nouvelles figures de la maladie et dont les contours restent à préciser.

II

Je retrouve en l’ire et le délire la même puissance désenchantée et paradoxalement humoristique (sorte de raillerie aigre) que dans les débuts de l’ouvrage. Ainsi, la longue liste des « laissés - pour- compte de la postmodernité » n’est-elle pas proprement inépuisable ? Et à dire vrai, je me demande qui ne fait pas partie intégrante de ce magma sans contour. Car la souffrance et l’ennui ne sont pas le lot des seuls exclus apatrides et sans nom, mais gagnent tout autant les représentants du système dévoré par l’ambition et la rentabilité. N’est-ce pas au final la même maladie, la même fuite en avant – passion du vide- qui animent les représentants de ces vielles lunes, de ce néant vaguement dissimulé par l’obsession de la réussite ou l’efficacité économique ?  « Nos survivants hagards de la débâcle » n’incarneraient-ils pas l’inanité des « valeurs » marchandes, comme un symptôme annonce la dérive d’un corps ? En effet, se pose dans ce cas, la question cruciale de la médecine occidentale, de son objet et de son sens. N’est-elle pas là pour tenter de colmater les brèches d’un édifice corrompu depuis longtemps par la moisissure et la vermine et faire comme si de rien n’était en renvoyant les malades à un combat perdu d’avance ?

Hypothèse : et si les naufragés étaient les seuls véritables survivants d’une tempête à ce point niée qu’elle n’est pas encore pensée, surtout pas symbolisée –et pour cause- par les représentants de l’Ordre. Et si la tempête n’avait pas encore eu lieu pour les promoteurs des dernières grandes illusions. Les fantassins écopent d’abord, lancés qu’ils sont au front de la misère quand les blindés et l’artillerie lourde protègent les généraux de la déflagration. Mais comme tu le dis si bien : « Je ne suis pas seul et ce rivage désert est le plus peuplé du monde ! »

- C’est qu’il a fallu croire aux mirages des grands modèles, aux ambitions d’un ordre nouveau et salvateur pour supposer l’existence d’une « vérité » de la société.  Si comme tu le dis, « La dépression est la vérité secrète de notre société », c’est aussi parce que l’individu s’est pensé comme le théâtre vivant habité par une vérité secrète dont il serait le porteur et dont il devrait d’une certaine façon accoucher sur l’autel d’une introspection libre, indéfinie et authentique. Or l’acte thérapeutique lui-même est aussi un fait social, configuré par des normes qui visent traditionnellement une réadaptation au système : « aimer et travailler » disait Freud, voilà les contours indubitables de la grande santé bourgeoise ! La « matrice » est initiale et l’individu second. Le travail analytique n’était-il pas préalablement corrompu ? Le naufrage ne serait-il pas d’abord d’ordre institutionnel ? Lorsque la normalité est en souffrance, c’est aux souffrants d’inventer de nouvelles normes puisque les normes sont perverties. L’adaptation qui définit depuis Canguilhem le critère de la santé et de la normalité est entachée d’une structure compromise par des mécanismes aliénants. C’est qu’il faut s’adapter au marché, à la concurrence, aux règles impitoyables de la consommation, de l’efficacité technologique, aux pollutions… Les récents débats politiques autour de la question des réformes impliquaient ce concept d’adaptation dont on constate aujourd’hui combien il est devenu dangereux et destructeur. La santé n’est pas une substance que la normalisation accomplit mais un acte relatif soumis à toutes les tensions de l’existence. De ce point de vue, les malades sont contraints de se débrouiller seuls, abandonnés à leur néant et sans point d’arrimage possible dans les structures sociales désormais en faillite. Peut-être, est-ce là le signe d’une décomposition subjective sans précédent dans l’histoire des sociétés humaines ? La disparition catastrophique de l’Autre n’est-elle pas le signe d’un morcellement sans égal d’un Réel que le langage ne peut plus symboliser. Perspective tragique dont l’insignifiance absolue pointe dans un univers dépourvu de philosophie et de sagesse. La question  éthique se fait alors plus pressante quand ce n’est plus au « désenchantement du monde » que nous assistons mais à la disparition de tout monde.

Porte-toi bien