15 juin 2007
Album photos Ionie
Bibliothèque Celcius, Ephèse, Ionie, Oct. 2005
Comme prévu, l'album Ionie est désormais en ligne, il vous suffit de cliquer ici pour découvrir les charmes des vieilles cités gréco-romaines sur la côte occidentale de l'actuelle Turquie. En prime, une petite escapade à Samos, patrie d'Epicure, de Pythagore et du vin éponyme.
13 juin 2007
Amphithéâtre d'Ephèse
L'immense amphithéâtre d'Ephèse, Egée, Octobre 2005
Sur les côtes de l'ancienne Ionie se dressent, millénaires les grandes Cités d'Ephèse, de Milet et de Priène. Leurs murs antiques clament les fracas de notre histoire. Ils nous rappellent aussi que la sagesse est sans frontière et qu'elle tissa jadis un pont de vérité entre Orient et Occident.
Autour des colonnes tutélaires, dans le dédale des ruelles pétrifiées plane l'esprit mobile d'Héraclite, l'éphésien. Non loin de là, résonne le pas lourd et conquérant d'un certain Alexandre, Dieu mortel parmi les immortels qui fit inscrire sur le fronton du temple d'Apollon, la légende d'Héraklès. Plus au sud, sur l'immense agora de Milet, face à la mer aujourd'hui disparue, Thalès, contemplant les météores capricieux, tomba dans un puits, celui de la fuyante vérité.
Prochainement : l'album photo : Ionie
De l'histoire et de la passion
Démocrite le rieur à Hérodote le sage, salut.
Quelle joie de te lire, ami. Ta réflexion toujours passionnante, me donne immédiatement l'envie d'en savoir plus sur cette bataille d'Halicarnasse. J'ai cherché dans l'encyclopédie et n'ai rien trouvé de probant mises à part quelques références concernant la sculpture grecque du mausolée d'Halicarnasse. Je serais ravi d'en savoir plus. Il va de soi qu'une telle recherche trouvera écho chez toi, le plus documenté d'entre nous. Je ne vois que toi, mon cher Hérodote, pour éclairer ma faible lanterne en la matière.
Vois-tu, c'est une étrangeté de constater combien ce rapport à l'histoire, donc au passé, est particulièrement troublé voire écorché par ma pratique de la méditation. J'en suis parfois à me demander si la condition de la sagesse ne suppose pas une forme plus ou moins radicale d'oubli. Mais, il me faut t'avouer qu'il y a peut-être de ma part, cette fâcheuse tendance à écarter de la conscience tout ce qui pourrait alourdir sa vivacité et sa créativité. J'ai eu le tort dans mes jeunes années, de procéder trop fréquemment à ce nettoyage d'une mémoire saturée par l'effort. Le poids du passé m'est apparu comme le signe d'un esprit accablé par le connu et terrassé par les ombres aléatoires des temps futurs. De fait, je constate, et je ne peux que m'en vouloir, que ma connaissance historique est à reconstruire. Je compte sur toi pour m'aider dans cette tâche, car je sais que le grand Hérodote sait ordonner le temps et la succession, sans se laisser happer par le ressentiment et la souffrance. Vois-tu, cher ami, c'est là une des failles de ma philosophie. La pensée doit trouver sa juste place sans sombrer dans le travers de la réification. Comment comprendre que le passé n'existe pas et que ce récit, dont tu te fais l'écho, avec cette ardeur et cette justesse que nul ne conteste, reste une expérience présente ? Il y a, me semble-t-il de quoi méditer sur le paradoxe de ces temps lointains dont nous parlons et qui se déploient dans nos esprits au présent. Comment pourrait-il en être autrement ?
Je dois te dire, mon ami, combien ta parole m'est précieuse et combien le fait de te savoir vivant me réjouit. L'amitié, ce bien inestimable, traverse les épreuves du temps et se décline sur le mode d'une pensée partagée sans concession. Cette pensée ne saurait être d'une quelconque valeur à mes yeux, si elle ne s'accompagnait d'une aptitude corporelle à l'hédonisme majeur. Je nous crois bien engagés dans cette voie. Cependant, et je ne veux pas non plus te soustraire trop longtemps à tes propres occupations. Cependant, il me faut te dire quelque chose concernant notre ami commun, Cicéron. Notre dernière soirée fut des meilleures, mais l'état moral et psychologique de notre romain, tellement affûté d'ordinaire (et prêt à en découdre), m'inquiète et me semble annoncer quelques obscurités prochaines. Je crains que son rire nu fût qu'apparence et ne dissimule d'autres apparences plus noires. La bile sombre de la mélancolie s'est infiltrée dans le coeur de notre habituel combattant. Il n'est plus que l'ombre de lui-même et présente le douloureux spectacle de la passion qui ravage le corps et fragilise l'esprit. Je le crois plus affecté qu'il n'y paraît, et il ne faudrait pas que sa raison s'effondre et ne l'engage dans des voies sans retour. D'un autre côté, une faille s'est révélée. Par la béance du manque, le sujet fait l'épreuve de lui-même. Et il me semble que notre Cicéron aurait bien besoin d'examiner les fondations de son propre empire. Comme je crois l'avoir souligné lors de nos agapes, il est vraisemblable qu'une nouvelle humanité anime notre amoureux zélé. Seule la fortune décidera de son sort...
Je te demande, mon ami, d'être vigilant et de raisonner notre philosophe égaré. Veille à ce qu'il ne sombre pas dans les affres d'une souffrance sans retour, dont nous savons, toi et moi, combien elle peut être dévastatrice. Rappelle lui, s'il en était besoin, que la masturbation procure davantage de plaisir que l'amour , comme je l'ai clairement signifié dans mes nombreux écrits. Notre excentrique camarade, l'incompréhensible et hermétique Avéroes serait, j'en suis certain, d'accord avec moi. Sa formulation serait, certes, différente et plus directe. Je le vois volontiers s'exprimer en ces termes : "Va te palucher, Cicéron !" Une telle proposition peut paraître saugrenue. Mais elle procède d'un calcul très fin des plaisirs que mon disciple, le très cher Epicure, reprendra à son compte. Au final, le coït fait trembler l'homme et le mène trop souvent dans les tempêtes du désir que les femmes savent si savamment déclencher. A cela, il faut savoir renoncer et découvrir la parfaite lumière de l'euthymie (tranquillité).
J'attends de tes nouvelles avec une impatience presque juvénile. Dis-moi ce que tu penses des Lettres de notre sage Epicure-Amédé et ce qu'elles t'inspirent. Parle-moi de cette bataille d'Halicarnasse. Prends soin de Cicéron et ne t'embarque pas dans quelques voies artistiques sans vigilance ni modération.
Porte toi bien, ton ami Démocrite le rieur.
Causse
Le poing serré ne serre que du vide ; la main ouverte embrasse l’Univers entier (un moine bouddhiste)
Causse
I- Définition
Plateau calcaire presque stérile dans le centre et le sud de la France.
II- Le vent et la terre
Ici, rien ne rompt l’étrange facétie du vent. Ce souffle est obstiné, indomptable, il ressemble au pays, mistral et tramontane, bise et foehn, vent lunaire, vent solaire, vent d'orient et d'occident, il scuplte dans son incessant tourbillon le roc qui affleure et l'esprit de l'homme. Le causse est une invite à la rêverie poétique des hauteurs. Je pose les pieds sur le socle du monde et me sens herbe, mousse, menhir, fossile et minéral. Sa respiration calcaire vibre sous mes pas, son rythme fissuré, sa lande mobile et son chant discret m'envahissent jusqu'à la nuit qui vient toujours.
III- Résistances
Je ne suis pas un animal nocturne! Mon regard défie l’obscurité et préfère la crispation du poing serré. Ce poing me fait être! Il est la signature de ma présence, ma seule certitude, mon essence, ma lanterne, ma dernière balise! Je suis le fils des étoiles et je récuse cette parenté stellaire, réduisant par mon cri l’espace à des significations avariées. j’invoque les tentations urbaines, le mirage de la raison, car je suis, oui, je suis philosophe! Ne t’abandonne pas aux effluves solaires, aux improbable rives des tempêtes, au tumulte souterrain des atomes, au caprice de la dérivation ! Garde ce monde à tes pieds et postule l’être immuable comme principe! De cette maîtrise, tu jouiras! Voilà l’injonction majeure! Voila l’injonction ridicule.
IV - Noyade ?
Il suffit de lever la tête et de se perdre dans l’infini car le ciel est total, sans revers, sans cache, sans détour ; cette étrange transparence se livre à la posture souriante des mains ouvertes. Partout, la danse illuminée des étoiles fait surgir l’étrange question de l’origine. La rêverie métaphysique pénètre la pensée et fait peser sur le coeur humain le trait pointu et incisif de l’interpellation, le risque de l'intoxication. Je suis devenu ce causse, haché par des reflets sans fin, le pas hésitant devant l'abîme, risquant une féconde et métallique noyade au milieu de nullle part.
V- Nudité
La main s’ouvre, l'esprit se tait. Assis sur une comète, je chante toute la joie calcaire des grands causses. Enfin nu.
Août 2001, le causse Méjean - chaos de Nimes-le-vieux
12 juin 2007
Le raisin du Kemmelberg
Le raisin du Kemmelberg, Flandres (Belgique), Photo de Max Lerouge publiée avec son aimable autorisation
Magnifique illustration du vignoble des Flandres dont je faisais mention hier. Il faudra y retourner cet automne pour tenter de jouir de cette incroyable lumière. Merci à Max pour ce poème photographique.
82,6% d'intelligence
Alors que les candidats viennent de passer les épreuves de philosophie du baccalauréat, j'entends hier sur France-info le journaliste annoncer qu'on s'attend cette année à un résultat global supérieur à celui de l'année dernière (le journaliste se garde bien de préciser l'identité du "on"). En 2006, 82,6% des candidats ont été reçus malgré les grèves liées au projet CPE. Il est par conséquent sous-entendu que cette année, avec une formation supposée complète, les candidats vont pulvériser le score antérieur.
Ce que le journaliste ignore ou ne veut pas dire, c'est comment ce score est obtenu, par quelle honteuse stratégie collective le trop fameux seuil des 80% est franchi. Il faudrait, une fois pour toutes, dénoncer clairement la façon dont les jurys procèdent et les intentions cachées de l'éducation nationale. Pour être conforme à une moyenne académique supposée, les correcteurs sont tenus de remonter toutes les évaluations jugées trop basses, c'est-à-dire anormales. L'an dernier, dans mon propre jury, le professeur d'histoire-géographie, président de jury, a ainsi relevé toutes ses copies de deux points (coef. 5) indistinctement ; même chose pour le professeur d'économie : un point de plus pour tous (coéf 7) et voilà, miracle, 17 points offerts avant même toute analyse de dossier scolaire ! Dès lors, nos candidats ont obtenu le précieux diplôme avec plus de 80% de réussite ! Aucun doute, le niveau monte !
A suivre très prochainement dans le journal d'un prof de philo : les péripéties d'un correcteur ou l'art de philosopher pendant une épreuve de philosophie.
Haine du corps ?
09 octobre 2003
Démocrite le rieur à Hérodote le voyageur, Salut
Tes derniers mots m'impressionnent, je l'avoue. Comment en effet ne pas rêver de telles agapes où le corps peut enfin prendre sa dimension. Malheureusement, je crains que notre quotidien ait une allure moins enthousiasmante et quelque peu différente...
Quand pourrons-nous sans crainte nous adonner à ces pratiques hautement dionysiaques ? Je ne sais quoi te répondre. Ne sommes-nous pas condamnés à verser des larmes de désolation sur l'incapacité du siècle "à jouir et faire jouir" (Chamfort) ? Il y a, en ces temps obscurs, une sourde menace qui transforme le plaisir et la volupté en sacrifice et rentabilité. Mais au-delà de ces humeurs nocturnes, je constate combien les femmes d'aujourd'hui (du moins celles que je suis amené à croiser) restent absorbées dans les rôles sociaux imposés par l'époque. Le véritable plaisir est méprisé par les actuelles conventions et se dénature en narcissisme conquérant et stérile. Je crains que derrière l'apparent culte du corps ne se dessine une véritable haine de soi, de la sensibilté et des rencontres créatrices. Je me sens un peu accablé par ces modèles. Il m'arrive même d'envier la fougue excentrique d'un Diogène ou de songer avec une certaine nostalgie aux douces caresses de la belle Sapho, notre maîtresse à nous autres, jouisseurs d'éternité. Que deviendrait de nos jours, l'homme qui, refusant toutes conventions, se livrerait tel notre Chien (Diogène) à ces pratiques masturbatoires publiques. Il ne fait aucun doute à mes yeux que son châtiment serait terrible et son existence définitivement compromise par la haine du corps que promeut paradoxalement notre temps.
J'entends ici ou là parler ces hommes de pouvoir, ceux-la même qui défont le vénérable loisir (scholé) au profit des pires servitudes de l'esprit. Un certain d'Arcos entend réhabiliter les tuniques d'antan pour anémier un peu plus le corps et en masquer toute la singularité. Ils évoquent avec une audace folle le fin de la mixité et du mélange, arguant que c'est là un progrès enviable. Au corps cloisonné et meurtri s'ajoute la terreur des frontières et des murs que nous dressons entre nos sexes.
Cher Hérodote, notre monde est bien triste et ce fantasme du même et de l'identique dissimule à peine toutes les misères et les violences à venir. Ces fous ne comprennent rien à l'impermanence et aux tourbillons de la nature. Ce mépris des atomes annonce bien des catastrophes. Ce monde a besoin de nous pour que la lumière grecque irradie de son flambeau d'argent les plaines écarlates de l'incompréhension.
Porte-toi bien,
Ton ami, Démocrite le rieur
Du désert
Lettre à Cratyle
Je me laisse souvent porté par un "indice", un "élément" rencontré par hasard, en suivant un mot ou une couleur mais pour tout dire, il s'agit davantage d'un mouvement intérieur non-intentionnel qui anime ma pensée et la laisse gentiment dériver, au gré des impressions qui se présentent à moi. Expérience très commune en réalité qui va de la rêverie au songe, de la pensée vagabonde aux fantaisies les plus insolites, souvent imaginaires et, pour ainsi dire, préconscientes, sans souci de maîtrise ou d'efficacité. Ces moments sont trop rares mais souvent signe d'une réelle quiétude, d'une franche tranquillité que certaines occasions rendent possible. J'aime l'idée d'un itinéraire sans boussole, sans balisage et sans but, un peu comme ces mots de Pessoa peuvent l'évoquer :
"Léger,léger, très léger, Un vent très léger passe et s'en va, toujours très léger; Je ne sais, moi, ce que je pense ni ne cherche à le savoir. " Le gardeur de troupeaux
Je me sens intrigué parce que tu dis du hasard car j'ai depuis quelques années, l'intuition très vive que le hasard est le régime fondamental de l'existence et qu'il est à l'oeuvre partout sous la forme de rencontres continuelles que l'on est ou pas en mesure de saisir. C'est aussi cela "se lâcher", savoir paradoxalement "saisir" ce qui se présente, le moment opportun. Les grecs avaient un joli mot pour exprimer cette idée au centre d'une authentique sagesse ; ils parlent de Caïros ou Kairos, "la bonne rencontre" qui modifie la trajectoire d'un homme et lui assure de façon toute relative une certaine longévité et peut-être un peu de joie dans l'existence. Cette gratuité des rencontres, leur caractère imprévisible font la saveur et l'aventure, font l'affirmation du désir et la jouissance ou le ressentiment et la souffrance.
Le désert est l'expérience de la nudité par excellence, pour peu que l'on accepte un "déshabillage". Expérience hautement érotique pour celui ou celle qui s'en imprègne, un peu à la façon du Robinson de Toumier dans Vendredi ou les limbes du Pacifique. Il nous indique notre origine nomade et l'implacable mouvement dans lequel nous sommes tous jetés. J'ai toujours été sensible à cette puissance que j'appelle "tragique", parce que abrupte et sans détour (tout passe), expérience du Réel en quelque sorte pendant laquelle je me sens plus que jamais vivant, fragile passager, en transit. La sensation se fait plus forte, plus aiguë, plus large, plus nette et plus vibrante. Érotique car elle bouscule le corps, libère les énergies, stimule la peau, rend le sens du détail, excite et apaise à la fois. Elle laisse de côté les masques sociaux et les rôles qui "cadenassent" la chair et la rendent triste et flétrie. J'ai vécu des moments de grande exaltation (sans être pour autant maniaco-dépressif) et des moments de paix profonde à ces heures. Je me suis senti un peu fou et sans doute l'étais-je pour certains de mes compagnons de route ; mais cela n'a aucune importance. D'ailleurs, "un homme sans folie n'est pas si sage qu'il croit' (encore Chamfort). [J'invite souvent mes élèves à réfléchir sur leur part de folie et sur leur façon d'exprimer la normalisation qu'ils subissent (avec un certain contentement malgré tout!). Sur ces sujets, il est capital d'être modeste sinon il vaut mieux envisager un autre métier...]
La nuit sans lune est extraordinaire ; je revois mon ombre projetée sur le sol par la seule lumière des étoiles et de la galaxie.
C'est d'ailleurs ce qui me plaît dans mes escapades sahariennes ou montagnardes. J'apprends à me "lâcher" dans un univers qui n'est plus un décor ni un lieu de consommation, mais qui renvoie à ce qu'il y a de plus immédiat et de plus précaire en soi. C'est pourquoi j'aime marcher seul ou en silence et me poser sur une dune ou asseoir sur une crête et sentir ce qui se passe. La Mauritanie est mon quatrième voyage saharien. Ma plus belle expérience du désert a été de très loin la découverte du sud algérien, dans la région des Tassili (à la frontière avec la Libye à l'est et le Niger au sud) appelée Tadrart. J'y ai découvert une beauté d'une radicalité sans précédent, une beauté tragique que suggèrent à tout instant l'étemelle mobilité du sable et des dunes (ce que les bouddhistes nomment "impermanence"), la solitude absolue lorsqu'on entre en résonance avec le désert et la création, donc avec la mort de ce qui se constitue et se désagrège (la trace du pas balayée par le vent). Il n'y a rien de mystique dans ces propos, rien de religieux ou de transcendant, seulement la découverte d'une extrême simplicité que nos conventions sociales et nos exigences urbaines nous interdisent de percevoir dans nos vies ordinaires. Le désert est une expérience de l'immanence pure ; être là, entièrement absorbé par la gravité radicale de sa seule présence, ce qui peut paraître insupportable pour certains.
Pour que de tels moments puissent survenir, il ne suffit pas de se rendre dans un désert. Il faut déjà l'avoir rencontré en soi, s'être heurté de plein fouet à son bruit interne, à ses contradictions, à sa plus intime surexcitation, avoir pris conscience de ses résistances à la vitalité. Il est parfaitement possible de se rendre dans le désert pour ne pas le rencontrer réellement, sorte d'objectif inconscient contradictoire qui témoigne d'une incapacité de se hisser à la hauteur de sa propre nudité. Il suffit d'observer le réflexe grégaire du marcheur, son penchant à placer entre lui et la réalité, tout le poids du groupe et des normes qui constituent son univers. Marcher avec autrui, c'est toujours prendre le risque d'une fuite, le risque de civiliser son regard, d'être incapable de se "lâcher", de lâcher prise. Alors les dunes deviennent la carte postale que le touriste traverse et qu'il entend saisir du dehors par son appareil photo. Le touriste croit à la magie de la machine, capable de lui rendre a posteriori ce qu'il n'a pas eu le temps de percevoir ni de vivre dans un présent en fuite continuelle. Le décor s'épuise sans rencontre décisive, sans modification. Alors le désert n'existe pas, il reste un fantasme, une projection de l'esprit avide de record ou de reconnaissance. Il n'est pas évident pour l'occidental de rencontrer sa propre impuissance et l'étrangeté totale du désir devant le roche et l'éternité silencieuse. Le désert n'existe que pour un homme ou une femme "désertique", à la fois seul(e) et au centre de toutes choses.
"Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose qui est de ne pas savoir rester seul assis dans sa chambre" disait Pascal, et en effet, si je sais demeurer seul assis dans ma chambre alors je suis mûr pour de multiples rencontres... .
En ce qui concerne la Mauritanie, nous avons traversé une partie d'un erg immense (secteur dunaire : erg Ouarane) très impressionnant, avec ici ou là quelques oasis perdues au milieu des sables. A partir du 3è jour, nous avons essuyé une véritable tempête de sable qui nous a plongés dans un brouillard difficilement supportable, (ça a duré presque 3 jours !). Ensuite j'ai été un peu malade (troubles digestifs courants dans ce secteur de l'Afrique), ce qui a un peu terni les impressions évoquées plus haut ; mais c'est ça aussi la précarité désertique. Tout est vécu avec une acuité renforcée, pour le meilleur comme pour le pire...
Porte-toi bien
Année
Lettre à Cratyle
A mon tour de te souhaiter une année de croissance autour de quatre mots : Sagesse, Ivresse et Modération.
Sagesse pour vivre mieux ou moins mal.
Ivresse pour vivre plus intensément avec ce petit brin de folie qui fait le lâcher-prise, l'exaltation passagère dans les choses vécues, un atome d'écart face à toutes les normalités figées et triomphantes.
Et, parce que sans cette liaison, l'ivresse devient folie, force dévastatrice qui emporte tout sur son passage, la vérité et la joie. Et, parce que la réalité ne saurait se réduire à une seule polarité ; toute la sagesse découlant de cette sorte d'habileté dans la conduite de l'existence qui consiste à lier ce qui peut sembler à première vue, contraire. L'ivresse heureuse déploie sa qualité dans ce qui suit.
Modération, pour que cette ivresse ne soit pas une fin en soi mais un moyen de découvrir des chemins inexplorés avec la prudence nécessaire.
Porte-toi bien.
11 juin 2007
Le vignoble des Flandres
Le vignoble des Flandres, Septentrion, Juin 2007
Un petit air alsacien balaie les monts de Flandres. Les quelques hectares de vigne du Kemmelberg nous transportent ici et ailleurs. La quiétude est grande et la douceur moîte nous enveloppe.











