Tu as raison de m'interpeller sur ce point et je me suis posé la question de cette finale que je ne souhaite nullement triste. J'ai tenté de montrer dans ce carnet de déroute "Tadrart" que le désert est un moyen de découvrir le régime tragique de la nature (le tragique étant distinct du pessimisme) et par conséquent de l'existence. Au coeur du désert, on découvre à l'évidence toute la précarité de la vie pour ne pas dire sa quasi inexistence. Ici, la vie se révèle comme cas particulier de la mort, une configuration passagère perdue dans la variété sans nombre des configurations inertes. C'est ce qui fait la beauté radicale du désert, cette extraordinaire parenté entre la mort ou l'inorganique et le sentiment esthétique. La mort, à savoir le principe de désagrégation oeuvre partout. Elle fait disparaître toutes les structures, balaie les constructions et modèle le paysage à l'infini. Cette parenté est tout sauf une tristesse, au contraire, elle éveille à la joie et au prix de notre passage dans cet univers extrême. Mais cette conscience de la mort ne doit pas se muer en processus auto-destructeur ou en élément de réification, source d'angoisse puisqu'elle procède d'un décentrement du sujet dont le référent ultime n'est pas lui mais la nature, c'est-à-dire le réel. La beauté et la mort ne sont séparables que pour l'homme épris de lui-même, autrement dit égocentré et terrifié à l'idée de sa propre disparition. Une telle disposition psychique lui interdit d'accéder à la beauté tragique, à la mort et à la véritable joie.

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