27 août 2007
L'art et l'aphasie
Après la lecture d’articles rédigés sur le site Envers par le Camarade Charp, je sens la nécessité de reprendre cette question du rapport entre l’art, l'aphasie et le langage ou l'idée. L’auteur écrit, dans la mouvance de Breton et du surréalisme que toute œuvre réductible à une opération rationnelle, à un concept, reste prisonnière de l'esprit humain . Dans un commentaire qui a suivi cet excellent article, je suis même allé plus loin en soutenant qu'une telle opération constituait la ruine de la création. Je dois dire que je me sens d’autant plus en phase avec les positions de Charp et d'Envers que j’ai moi-même mis en avant le caractère aphasique de toute œuvre, entendons par-là que l’œuvre d'art témoigne d’une « puissance organique » qu’aucun concept ne saurait réduire ni circonscrire sans disparaître définitivement comme telle.
L’aphasie est précisément cette posture qui laisse l’homme interdit face à une réalité mobile, la création. L’œuvre d’art est aphasique car elle ne parle pas, et surtout ne signifie pas quelque chose. Faire parler l’œuvre ne vaut que comme création poursuivie, comme occasion de devenir soi-même poète et artiste en mettant en branle sa propre « volonté de puissance ». Mais alors, cette parole nécessairement seconde ne dit rien de la création initiale, tout au plus, elle rebondira sur la puissance esthétique de la première pour laisser germer dans son propre processus atomique une configuration nouvelle, une autre oeuvre. En ce sens, l’art invite à l’art, la création à la création sans jamais se laisser enfermer dans une quelconque représentation. Serons nous à la hauteur de cette possibilité ? Saurons nous nous hisser jusqu’à l’écoute de notre propre résonance, faire corps avec la percussion atomique et le choc de la création initiale ? C’est là un enjeu majeur : se fondre dans le mouvement inattendu de ce qui a été déplacé par l’expérience sensorielle de l’œuvre. L’art ne serait-il pas d’abord incitatif ?
Je sais bien qu’une telle position est insupportable pour beaucoup qui attendent encore de l’art une forme particulière de dévoilement de l’Etre, une révélation d’un ordre caché dont l’artiste serait le porte–parole, un prophète de la vérité esthétique. Mais, dans mon article sur le langage, j’ai tenté de montrer que l’art puise son énergie motrice dans une forme pré-langagière, sorte de réservoir archaïque des impulsions initiales. Tout ce qui se dit autour d’une œuvre, que ce soit sur un plan historique, technique ou symbolique parle d’autre chose, d’un objet au service de représentations qui s’intercalent entre soi (son propre regard) et le caractère singulier de l’œuvre. Bergson a bien montré combien le langage dévitalise l’œuvre, la piège dans le rythme mécanique et uniforme de la convention. L’art au service de l’Idée repose sur la haine de l’individu et l’idéalisation de l’artiste. Fabriquant d’idoles, il méprise la chair et la singularité de l’homme. Le langage joue ce rôle à merveille. « Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même, dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi dans notre propre individu, l’individualité nous échappe. » (Bergson, Le Rire)
On comprendra pourquoi l’artiste devient génie, pourquoi il devient cet homme inspiré par les Dieux, censé avoir reçu la faveur secrète, celle de la connaissance immédiate et intuitive des moyens d’action et de création. Mais l’image du génie, cette icône magnifiée et transcendante repose d’abord sur le renoncement de nos propres facultés et l’asservissement de nos impulsions enfantines, sur la haine du singulier aliéné dans la figure de l’Autre. Le génie comme le souligne Nietzsche n’est ni plus ni moins qu’un inventeur mécanicien, qu’un savant astronome faisant continuellement l’expérience de la dé-route. Son œuvre est un travail acharné, un processus, un devenir avec ses failles, ses égarements et ses misères !
« Parler, c’est exagérer » écrit Wilde dans ses Aphorismes . Prenons le ici dans son sens initial, étymologique. La parole agit (agere) hors de (ex). Ce dehors, cette extériorité constitué(e) par l’activité symbolique place l’homme dans le sillon de la convention, dans cet univers signifiant donc utilitaire qui prive l’homme de sa propre intimité sensorielle, de ses propres impulsions créatrices. Par conséquent, l’exagération, n’est pas l’excès ou la figure du trop comme on l’entend ordinairement. Si la parole va trop loin c’est qu’elle mène hors de la création, hors du singulier et de sa vitalité première, c’est qu’elle brise par sa vocation discursive et pratique l’énergie insignifiante de la couleur ou de la mélodie. Différence de nature donc et non différence de degré. « La parole n’est que l’ombre de l’acte » faisait remarquer Démocrite d’Abdère. Faire de l’art un langage le transforme en acte représentatif produisant un dédoublement abusif et trompeur que les mots ne peuvent qu’entretenir et amplifier, et par leur nature et par leur projet. L’art comme copie d’une réalité conceptuelle demeure attaché à une vision platonicienne qui fait du sensible de l’œuvre une pâle imitation du concept qu’elle est censée contenir. L’art phénomène de l’idée, soumis à la puissance supposée de l’intelligible, à la transcendance d’un monde qui n’existe que dans l’esprit (forme délirante) et qu’aucun réel ne vient soutenir, est censé ne pas se suffire à lui-même ; sa dépendance à l’autre monde serait première et définitive. On comprend pourquoi Platon semble éprouver cette fébrilité terroriste à l’égard des poètes et des artistes. D’un côté, le créateur initie au Beau ; il participe tant bien que mal au dévoilement de l’intelligible ( cf le Banquet) et d’autre part, il détourne l’homme de l’Idée en enfermant la représentation dans le sensible. Le poète maudit (maux dit) sera chassé de la Cité (La République) comme usurpateur et fabriquant d’illusions.
Si l’art doit parler ou signifier alors pourquoi créer et inscrire le geste dans une matière ? Pourquoi ne pas se contenter d’écrire et de théoriser, autant définir et dénoncer, philosopher et sacrifier à l’idéal ascétique, celui de la dialectique et de la contemplation des Idées pures. Faire parler l’œuvre, c’est déjà mépriser l’œuvre en la finalisant.
L’aphasie esthétique est sans doute la figure achevée d’un scepticisme qui permet à l’art de rejoindre l’éthique comme puissance d’affirmation sensorielle et de vibration mélodique. Voilà qui mériterait des approfondissements ultérieurs car l'art ne serait-il pas dés lors la grande menace pour l'empire philosophique ?
Si l'art, comme je le crois, est par nature, aphasique, il nous reste à cultiver l'art de se taire pour que la musique emplisse l'espace et s'éprouve dans une joyeuse nudité.
Portez-vous bien.
Commentaires
AÏE AÏE
Ben non, je ne me porte pas bien du tout!!!
et rare sont les créateurs qui se portent "bien"!!
D'aillers le grand "architecte" de la terre nage en plein délire en ce moment, les humains lui gâchent son oeuvre pensant faire mieux et plus confortable!! La "puissance " de la création???l'art??? Qu'est ce que l'art? il est partout pour ceux qui savent le reconnaître et sans "maux dire"
Respect pour ces magnifiques chefs d'oeuvres de la nature que vous svez si bien photographier!!
Le reste n'est que pure amusement d'humain en mal de puissance! Oui,devant de merveilleux paysages naturels, l'aphasie est de mise puisque le mystère sera éternellement présent, en revanche, on peut dire n'importe quoi en restant "bouche bée" devant une oeuvre d'art, et c'est là où les critiques d'art pensent avoir la science infuse! Pauvres esprits qui se croient supérieurs à l'artiste!! J'aime beaucoup vous lire, Vous devez être aussi agréable à entendre!!Heureux sont vos élèves!! Cordialement à vous FAN
Réconfort
La nature est, en effet, menacée depuis qu'on a cru avec Descartes s'en "rendre comme maître et possesseur". Le délire de l'homme ne le conduit guère à la créativité et au silence. Son bruit est omniprésent mais sa présence fugace. Merci Olgafg pour votre soutien et vos encouragements ; merci aussi de faire connaître Clinamen, à un atome d'écart sur votre blog. J'en ai profité pour l'inscrire dans mes liens et j'invite chacun à la découverte du blog d'Isis.
Bien sincèrement.
MERCI
Merci Démocrite de m'insérer sur votre blog, vous m'en voyez honorée!! Je souhaite que bon nombre de mes "visiteurs" iront cliquer sur le votre!!Cordialement FAN
art et pensée
la pensée qui bavarde autour de l'art n'a pas même l'intelligence du vent, qui lui au moins, sait se taire... Cela dit la pensée n'est pas forcément seconde par rapport à l'art. "Poètes et penseurs" La pensée aussi, à certaines conditions sait se tenir auprès de l'originaire, et alors comment la distinguer de la poésie? Voir Héraclite. Sans doute est-il peu de penseurs et beaucoup de bavards. L'aphasie est un don des dieux, surtout d' Hadès, aux portes de l'éternité. Bonjour à vous qui vous vous tenez au plus proche! GK
Génie et inspiration
Merci! C'est superbe. J'avais commencé un commentaire à ce texte, mais il y a là tant de choses qui m'importent, (sur le génie,la critique d'art, le regard sur l'art, le malentendu platonicien: "Idea" de Panofsky est un texet très intéressant à cet égard) que j'y vois le point de départ d'une série d'articles que je vais, à mon ryhtme lent hélas, écrire, et qui seront donc comme un très long commentaire, continuation de ce dialogue que vous entamez là. http://charp.canalblog.com/archives/sur_un_article_de_democrite___l_art_et_l_aphasie_/index.html
Rencontrer une démarche à la fois si différente et si proche, voilà qui va obliger mon cheminement à plus de rigueur que n'en exigeait son caractère jusqu'ici isolé. Et qui d'emblée en enrichit le sens.
Il y a parfois des divergences apparentes, due à une terminologie liée à nos cheminements différents: comme le fait que souvent,là où vous parlez de "langage" je parlerai de "sens",de "signification". Car il reste les poètes. Eux aussi sont en deça, ou au-delà, de la représentation. Le langage est pour eux matière, échos, émotions, avant d'être sens.
Il y a là des choses essentielles qui sont dites, sur le fait que les représentations s'interposent entre le regard et l'oeuvre, entre autres.
Ce que vous dite sur la parole comme extériorisation, me paraît aussi essentiel.
Oui, l'art est "incitatif", il est appel. C'est en sens que l'émotion doit primer dans le rapport à l'oeuvre, car elle est le signe de ce que l'oeuvre éveille en nous des résonances. L'oeuvre est créée dans l'objet, mais créatrice en nous. L'art est un mouvement continu. Ceci dit, c'est justement en cela qu'il est "une forme particulière du dévoilement de l'être". Mais dans un autre sens que celui que vous évoquez.
Quant à l' "empire philosophique", je ne suis pas sûr de ce que vous entendez par là. J'y verrais le domaine de la raison, là où l'art est du domaine de l'imaginaire. Tout deux ont à gagner à une certaine autonomie, même si, le rappel d'Héraclite par Guy Karl le souligne, il restera toujours des passeurs: l'art et la philosophie sont les couleur extrêmes du spectre de la pensée, mais toutes les couleurs intermédiaires l'enrichissent. Elles ressortiront d'autant plus que l'arc entre les deux pôles opposés est tendu.
Il y a aurait aussi à reparler du symbole. Si celui-ci est unique, renvoie à un seul terme, le problème est bien posé comme vous le faites. Mais l'activité symbolique, à l'origine, est polysémantique. Enfin, bref, je discourrais à l'infini sur ce texte...
Poursuite
Merci, cher Charp, pour cet excellent commentaire et ces très pertinentes remarques. Vous m'engagez à poursuivre mes investigations, ces remarques appellent un nouvel article...
poursuivons ces réflexions ensemble sur Clinamen et "Envers" et contre tout...
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