Aujourd'hui, j'assiste pour la première fois à la journée d'intégration des étudiants de première, deuxième et même troisième (!) année dans mon établissement. La journée, dite d'intégration, a pour objectif, comme son nom l'indique, de créer un sentiment d'appartenance, une relation solidaire entre les étudiants afin de favoriser le déroulement de l'année et de permettre à chacun et chacune de trouver sa place. Chaque classe choisit pour l'occasion un thème de déguisement car l'intégration sous-entend apparemment la nécessité du masque et du travestissement. Quand le premier groupe fit son apparition sur la thématique du ... nourrisson, je restai ébaubis. Voici que surgissent des étudiantes (19, 20 et 21 ans tout de même) emmaillotées dans des couches culottes grand format, le mot intégration inscrit sur la partie charnue de leur protection postérieure comme pour se défendre du ridicule de la situation, tétine dans la bouche et biberon dans la main, zinzinulant sur un mode hystérique, des vocalises à percer les tympans les plus résistants ! La grande régression put commencer sur des airs de Jordy. Les autres groupes choisirent le thème des super-héros (cat-women et autres capt'ain Flam) ou des anges et démons pour se déhancher bruyamment sous le regard quasi indifférent des profs tenus de "veiller" au bon déroulement de cette aimable journée.

Le ridicule ne tient pas à la seule régression massive de ces étudiants cherchant à se défouler en échappant quelque peu à l'institution et aux enjeux de l'année qui s'annoncent, mais davantage à la présence des profs devant encadrer ce spectacle puéril et grotesque - profs- renvoyés malgré eux à d'étranges fonctions. Fausse fête pour nous qui sommes là, dedans, contraints d'assurer ce nouveau rôle de surveillant d'un centre pour la petite enfance, mais qui restons en réalité dehors, c'est-à-dire "hors-jeu", nous qui sommes, en fait, les vrais dindons de la farce. Ridicules, nous l'étions au milieu des histrions, de ces danses mal improvisées et des grimaces, de ces cohortes infantiles hurlant dans un espace devenu crèche collective.

L'intégration ne fut pas du goût de tous les participants ; l'un d'entre eux devait, en effet, être évacué en ambulance suite à une crise d'angoisse exprimée sous la forme d'une brutale tachycardie. Le malheureux, manifestement désintégré, trouva, à sa façon, un moyen habile d'échapper au risque parfois dévastateur de la régression collective.

Dans ce journal et dans quelques anciens soliloques, j'avais déjà pointé ces nouvelles tendances de l'éducation nationale à faire la promotion des activités péri-éducatives, de ces ambiances type Maison des Jeunes et de la Culture (sic) qui sont censées assurer le bonheur des élèves toujours plus au centre d'un système dont on ne sait plus ce qu'il vise ni ce qu'il est. Tout le monde ou presque s'en accommode à commencer par nos étudiants qui ont manifestement pris la chose très au sérieux (si j'ose dire).

Ce qui, à cette occasion, me frappe est ce besoin de la nouvelle génération de procéder à une "initiation" couvée, couverte, close, sorte de triste fête sous le contrôle permanent des professeurs et de l'institution. Car enfin, pour les enterrements de vie de garçon, les festivités ont toujours lieu loin de la future épouse, hors des impératifs mortifères et étroits de la vie maritale. On sait ce qui attend le futur mari, on sait la pesanteur du réel ; raison de plus pour festoyer ailleurs, raison de plus de s'écarter de son rôle et de sortir, ne serait-ce que pour pouvoir revenir et supporter le principe de réalité, soutenir le poids de la relation fidèle. Nos étudiant(e)s ne s'écartent pas, ils (elles) jouent le scénario de l'enfance prépubère, celle du pipi-caca ou des transactions inconscientes adressées aux parents. "Moman" de liberté dans l'enclos du gymnase ! Ils (et elles) nous renvoient à des fonctions parentales que le contexte scolaire entretient et justifie de plus en plus. Ils nous attribuent de surcroît, le rôle très inventif (!) de jury et d'évaluateur. C'est qu'il a fallu noter et classer les prestations de nos bisounours, de nos poupards enjoués à la manière d'une star-académy version enfance prélangagière. Et dans ce curieux mic-mac la nécessaire intégration reconstruit finalement, sous les oripeaux de la couche-culotte, toute la réalité scolaire et ses hiérarchies normatives et figées.

La suite, je l'ignore, je me suis enfui avant la fin des festivités et le classement terminal pour une sieste réparatrice et régressive !