C'est désormais de façon assez routinière que j'aborde avec mes élèves les premières leçons de philosophie, celles qui questionnent les notions de conscience, de sujet, de moi, de rapport à autrui etc. La routine débute toujours avec la démarche singulière de Descartes, lequel, tout en ouvrant la voie de la modernité dans le surgissement d'un sujet capable d'autofondation (le fameux "je pense donc je suis") révélée par l'expérience du doute méthodique, paraît d'un total conservatisme dans les conséquences qu'il tire de sa vraie-fausse découverte. Enseigner Descartes et le lire en classe sont des expériences plutôt jubilatoires tant la démarche de l'homme m'est sympathique.

Et cependant, je ne parviens pas à accorder le moindre crédit à sa conception d'une âme susceptible de se découvrir en elle-même, détachée absolument du monde sensible et du corps dont elle diffère selon lui substantiellement, de cette liberté souveraine (libre arbitre) qui fait toute la force de l'auto-détermination, de cette conséquence qu'il tire du cogito et qui consiste à faire de la nature un monde d'objets et des êtres vivants, les animaux, des machines. Tout cela me paraît totalement ridicule et même franchement grotesque. Mais l'homme demeure sympathique car s'il annonce la modernité, c'est sous les traits de ses propres délires nocturnes, de ses rêves mystérieux de melons (voir les analyses de Onfray dans L'art de jouir), de sa démarche chancelante dans les rues de Bréda en ce 11 novembre 1619, de son goût probablement prononcé pour le cannabis, de ce décalage constant entre la théorie rationaliste et rassurante et les aléas de l'existence. Descartes était convaincu qu'il vivrait centenaire et meurt à 54 ans d'une pneumonie en 1650 alors qu'il se rend en Suède. Descartes joue au médecin avec son cadet, le jeune Blaise Pascal et lui indique les traitements pour assurer la longévité qu'ils n'auront ni l'un ni l'autre. Descartes invite au grand projet de maîtrise et de domestication de la nature et nous voici, nous autres, ses héritiers, à constater l'effroyable conséquence de cette folie qui, dans sa logique mortelle, a tenté d'extraire l'homme de la matrice tout en créant les conditions de sa propre disparition.

Oui, l'homme m'est sympathique parce que sa conception du sujet comme substance pensante ne fait que rencontrer l'illusion fondamentale d'un noyau dur du moi que notre Occident a entretenu et alimenté sans cesse. Il est, à sa manière le parangon subtil et généreux de l'homme moderne, l'optimiste aux grandes ambitions. Descartes, tel un chevalier, avance masqué et rejette les ténèbres de la superstition dans l'océan des grandes fictions. Il écrit en français et plus seulement en latin parce que la philosophie repose sur le bon sens c'est-à-dire la raison que tous les hommes possèdent et qu'ils peuvent mettre au service de la vérité. L'accessibilité de la philosophie va de soi, à condition d'en indiquer la méthode et les règles. Ainsi, la force indubitable de la raison repoussera tous les préjugés de l'époque et triomphera de l'opacité du Réel. Ardent Descartes qui annonce l'esprit des Lumières ! Valeureux René qui croit à l'éternelle vérité et se méfie comme Pascal, l'infidèle disciple, du corps, des sens, de la perception tout entière et de l'imagination (faiblarde). On sent chez cet homme, un rapport des plus compliqué avec la question du corps perçu comme puissance menaçante sous le régime des passions qui en émanent. Le corps est renvoyé à de la mécanique, à de l'agencement et de la tuyauterie ! Mécanique plaquée sur du vivant ! C'est bien de cette maîtrise dont nous parle le grand Descartes, la maîtrise de l'homme capable à la manière d'un sage stoïcien de changer ses propres désirs plutôt que l'ordre du monde et d'affirmer la suprématie de l'âme sur le corps. Cette volonté de maîtrise est évidemment suspecte. Ne cacherait-elle pas une haine secrète et souterraine ? Valéry écrivait que "tout système est une entreprise de l'esprit contre lui-même". Il y a chez l'auteur des Méditations métaphysiques quelque chose qui tourne trop rond pour être honnête, quelque chose qui vise par sa vérité première la confirmation d'une clôture que la pensée entretient avec l'autre partie d'elle même. Ce corps qu'on évacue si promptement sent le cadavre et la pourriture. Il représente toute la tentation de l'esprit de nier l'autre versant, celui des rêves et des hallucinations qui inquiètent l'homme de la grande méthode. Son angoisse de la folie propagée pointe ici ou là : "Mais quoi ! Ce sont des fous et je ne serais pas moins extravagant si je me réglais sur leurs exemples."

Et puis, il y a cette autre folie de l'homme, celle qui fait de dieu la garantie suprême du savoir et de l'évidence, de la vérité maintenue dans l'évidence de dieu. Descartes démontre jusqu'à l'existence de dieu à partir de la présence, en son esprit, des idées de perfection et de toute puissance, idées qui sont contraires, dit-il, à la nature de l'homme. De cet argument ontologique, il suit nécessairement que dieu existe. Cette folie de la démonstration que ne manquera pas de souligner Pascal manifeste toute la fragilité de l'homme et toute sa faiblesse dans l'obsession d'un pouvoir dont il est ontologiquement privé. Descartes compte trop sur la raison, c'est là son erreur et son délire récurrent. Descartes invoque le dieu trompeur pour mettre en cause l'évidence mathématique, mais dieu qui est bon ne trompe pas, ce serait contraire à sa nature. Et voilà Descartes créateur d'un dieu auquel il confère les qualités requises (dans la figure suivante du malin génie) pour le besoin de sa propre démonstration. Et ce génie, décidément très enfantin, qui cherche à le tromper lui, Descartes, ne fait que renforcer l'évidence de son existence. "Il n'y a point de doute que je suis s'il me trompe et qu'il me trompe tant qu'il voudra, il ne saura jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose

Logique paranoïaque d'un homme qui fonde la première vérité de son système sur une fiction théorique. Car c'est bien là l'argument principal du paranoïaque: Ils me veulent du mal donc j'existe, par conséquent, mon projet peut prendre tout son sens et se développer avec raison. Descartes paranoïaque ? Je n'ai pas la réponse mais cette hypothèse me paraît tentante ne serait-ce que parce qu'il fait tenir la totalité de son système métaphysique sur ce qu'il prend pour la seule évidence première, "je suis, j'existe" et qu'aucun élément extérieur, réel par conséquent, ne vient troubler. Il y a là la force de l'argumentaire psychotique ! Celui qui pose l'absoluité de sa rationalité sans aucun élément de relation. Le psychotique a coupé tout rapport au réel, restent le langage et sa folie intime, désespérément circulaire et par conséquent convaincant sur le terrain de la seule logique. Il reconstruit la totalité d'un réel soumis à la volonté d'un seul homme, lui ou tout autre procédant comme lui. Et sa cohérence est telle qu'elle entraîne la conviction, qu'elle persuade et encourage, d'autant qu'elle entretient dans sa rhétorique les vieilles lunes du dualisme platonicien et chrétien ce avec quoi l'homme ne rompt en rien. Ce chevalier pourfend des brouillards et des brumes et fixe davantage dans l'esprit des hommes le poison de la vérité révélée, celle qui mène à tous les dogmatismes et à toutes les divagations.

Spinoza n'est pas tombé dans le piège de la réification délirante. La liberté sous la forme du libre arbitre n'est qu'une illusion, la conscience est déterminée à exister par des causes extérieures. "Ordre et connexion des choses, ordre et connexion des idées, c'est le même ordre" ; par conséquent l'âme et le corps ne sont pas extérieures l'une à l'autre , ils s'inscrivent dans la même nature, dans la même nécessité. De fait, l'homme lui-même n'échappe pas à la nature naturante et naturée car il est lui même un élément (mode) de cette nature dont la nécessité s'affirme toujours et partout (l"homme n'est pas un empire dans un empire"). Et Hume, plus tard soulignera le caractère fictif et illusoire de ce moi qu'aucune expérience ne permet ni de rencontrer ni de faire connaître. Le moi cartésien, illusion d'un délirant ? Nietzsche enfoncera le clou ! Qui pense quand je dis moi ? La pensée ne vient pas, dit-il quand je veux, mais quand elle le veut. L'ère du soupçon débute en démasquant la folie d'un homme qui croyait à la raison, et c'était là manifestement tout le problème !