01 décembre 2007
Décroissance et lois économiques
Pour faire suite aux commentaires du soliloque "Le réalisme destructeur de droite" , je me propose d'interroger cette citation extraite de l'article mentionné par Max :
"Quand on considère les problèmes sociaux insolubles auxquels nous sommes confrontés dès que la croissance est seulement ralentie, il est évident qu'un recul annuel permanent de la production de 1% ou même de 0,5% engendrerait un véritable chaos social. Seules des dictatures effroyables pourraient l'imposer avant de s'orienter rapidement vers une autre solution: le génocide des pauvres. Après tout, s'il nous faut deux ou trois planètes pour rendre notre mode de vie soutenable, il "suffirait" de diviser la population mondiale dans les mêmes proportions! Si l'on estime que notre culture relativement démocratique nous interdit d'envisager une telle perspective, il faut se rendre à l'évidence qu'elle nous interdit aussi de promouvoir la décroissance que l'écologie radicale nous présente comme une nécessité vitale." J. Généreux, Alternatives économiques, n°206, sept 2002 publié dans l'ouvrage Sciences économiques et sociales de Terminale ES aux éditions La Découverte.
Quel beau sujet de philosophie politique que cette incroyable citation ! Que de présupposés douteux ici : j'en relève six qui méritent d'être décryptés et passés au fil de la critique :
1) Présupposé logico-politique : La culture démocratique rend évidemment impossible la promotion de la décroissance : L'évidence formulée ici indique clairement que toute société démocratique ne pourrait que constater l'impasse de cette option. L'évidence de la croissance (et du libéralisme qui l'accompagne) serait assise sur un fondement démocratique donc sur un ordre politique la légitimant de plein droit. Cette corrélation supposée entre démocratie et libéralisme économique permet de rendre indiscutable la logique capitaliste en agitant le spectre de la dictature. Il faudrait expliquer cette corrélation supposée aux "démocrates" chinois qui savent conjuguer avec une incroyable expertise le libéralisme le plus sauvage avec sa croissance à deux chiffres (de quoi faire pâlir d'envie nos dirigeants démocrates) et la répression politique la plus sanglante sous la forme d'une dictature d'une rare efficacité. On oberve que plus cette croissance insolente chinoise s'impose à l'économie mondiale, plus les démocraties se taisent ou reculent sur les Droits de l'homme ou sur l'absence de démocratie en Chine. Bref, cette relation entre libéralisme et démocratie relève de la seule idéologie au service de l'économie de marché. Quand la démocratie sert de justification à un modèle économique, on peut s'interroger sur la valeur du pouvoir politique et de ses représentants.
2) Présupposé de la transgression politico-morale : L' "évidence" évoquée plus haut débouche sur une interdiction : l'interdiction de la décroissance. On voit ici avec quelle facilité et quelle rapidité (puisque tout cela est censé être évident) la démocratie invalide la décroissance, non pas sous la forme d'une hypothèse irréaliste ou délirante mais sous la forme de l'interdit pur et simple. Sens interdit ! Mais de quel ordre est cette interdiction ? S'agit-il d'une injonction politique, morale, juridique, économique ? Et puis surtout, qui interdit ici ? Après avoir montré que la rapport entre libéralisme et démocratie allait de soi, on récupère la légitimité démocratique c'est-à-dire le Peuple pour interdire au nom de cette légitimité ce qui causerait sa ruine. Par conséquent, le présupposé devient celui ci : le Peuple comme catégorie politique se saborderait lui-même s'il transgressait l'impératif de croissance dans une logique contraire ou différente.
3) Présupposé de la diabolisation théorique : L'interdiction ne porte pas immédiatement sur la construction d'une économie décroissante diabolisée mais d'abord sur sa seule promotion. C'est dire si la décroissance est dangereuse. La promouvoir, c'est-à-dire répandre ses idées, son contenu théorique et pratique constitue déjà une transgression de l'ordre qu'impose la légitimité démocratique soutenue par la croissance économique. Par conséquent, c'est bien en amont que se solidifie l'édifice de la croissance, non pas seulement dans les faits et les échanges marchands (dans une pratique) mais d'abord dans une théorie, dans une dogmatique qui ne saurait souffrir la diffusion d'idées contraires. L'argument démocratique n'a d'autre but ici que de détruire la contradiction soulevée par la théorie décroissante. C'est bien au nom de la démocratie qu'on tente de ruiner une économie alternative et les débats contradictoires qu'elle peut susciter.
4) Présupposé de la marginalité : La décroissance est le fait d'une écologie radicale s'opposant ici à une écologie modérée. Son radicalisme la rend immédiatement suspecte puisqu'elle prône un changement total des institutions économiques sous la forme d'une attitude potentiellement révolutionnaire. La radicalité place cette écologie à la marge d'une écologie responsable qui, elle, serait bien plus représentative (entendons fréquentable) de ce que doit être la véritable doctrine écologique. Radicaliser un mouvement ou une pensée est un formidable moyen rhétorique de le minorer en l'écartant de la scène centrale et des véritables enjeux supposés. Or, le problème n'est pas ici de savoir quelle est la place de ce mouvement dans l'ensemble des sensibilités écologiques mais quelle est la valeur écologique et économique des thèses soutenues et défendues par la décroissance. L'auteur ne se pose même pas la question de savoir s'il peut exister des décroissances relatives (comme par exemple dans les énergies etc.). Puisqu'elle est radicale, elle est intransigeante et sans nuance. Elle doit donc être rejetée sans nuance.
5) Présupposé de la superficialité : Cette écologie radicale nous présente ses enjeux. Outre que ce nous est ici magiquement unificateur puisqu'il y a eux, (ces radicaux d'en face), et nous (pronom qui intègre immédiatement le lecteur en le ramenant à la position soutenue par l'auteur, intégration encore une fois évidente), les enjeux de la décroissance sont présentés. La décroissance n'est ici pas soutenue par une analyse, par une argumentation, par une théorisation de l'impasse économique. Elle s'incarne dans une "présentation", sorte d'emballage trompeur, de papier-cadeau, comme un produit marketing qu'on chercherait à vendre sur un marché. La formulation s'attaque ici au fond de la décroissance. Il n'y a pas de fond, il n'y a qu'une enveloppe vide, cette présentation qu'on peut oublier aussi vite qu'elle disparaîtra dans un présent sans lendemain. Car présenter n'est pas démontrer ! On présente ce que l'on veut et non pas ce qui est. Il y a là le sous-entendu de l'intentionnalité suspecte qui pourrait chercher à nous alarmer et nous séduire comme un vendeur sur un marché.
6) Présupposé d'illégitimité : Sur quoi porte donc la présentation ? Sur une nécessité vitale. Comment invalider rhétoriquement ce qu'il y a de plus urgent et de plus important c'est-à-dire la survie de l'espèce humaine sinon en la ramenant à cette pure forme de la présentation ? La nécessité vitale devient quasi-anecdotique dans cet environnement formel hostile. L'auteur réussit la noyade absolue. Il dilue l'argument massif et incontournable de la nécessité, ce qui ne peut pas ne pas être, au centre du discours et de l'analyse de la décroissance en sous-entendant que cette relation à la nécessité est non seulement artificielle mais aussi vide sur le fond, puisqu'interdite précédemment. La décroissance est ainsi dévitalisée formellement quels que puissent être ses arguments et ses questions, y compris celles qui interrogent les conditions propres à assurer la survie de l'homme et la satisfaction de ses besoins. La décroissance n'a dès lors pas de légitimité à penser les grands principes de la régulation planétaire. Où donc est leur sérieux ? Ces questions peuvent ainsi être récupérées par les tenants de la croissance qui auront beau jeu de dire que tout va bien dans le meilleur des mondes de la consommation sans limite.
Tant qu'on raisonne à partir du système économique mondial considéré comme allant de soi, alors toute baisse de croissance est perçue comme catastrophe sociale. A noter que le "social" sert toujours à justifier l'emprise du système économique sur les membres de la société en agitant le spectre de la pauvreté et de la faillite. Mais voilà, la décroissance telle qu'elle est envisagée dans cet article est considérée comme caduque parce qu'elle s'inscrit dans un ordre économique qui ne renonce pas à sa propre logique, si bien qu'elle apparaît immédiatement comme une menace. Or, la décroissance n'est pas une variable économique ou un paramètre parmi d'autres mais une refonte complète de la définition même de l'économie.
C'est là que ce manuel d'économie joue son rôle de propagande ! Cette propagande est d'ailleurs toujours renforcée par le choix des mots comme celui de "lois économiques". Il y aurait des lois économiques ! Ce terme, "lois" est tout sauf anodin puisqu'il permet de substantialiser les mécanismes du marché (loi de la l'offre et de la demande, de la concurrence etc.) devenant du même coup, inviolables. Ces mécanismes posés tels des "lois" ne relèvent plus des affaires humaines. Ils s'imposent aux hommes et à leur pensée comme la gravité s'impose aux corps ! Dès lors, on ne discute plus des arrières-plans, on n'interroge plus les principes ou les présupposés. La "loi" sert de garantie en naturalisant son contenu devenu sacré et nécessairement vrai.
Mais c'est oublier que si l'homme ne fait certes pas les lois de la nature, c'est lui qui se donne à lui-même ses propres lois, toujours discutables celles-là car relevant du politique donc de la décision publique. L'économie est donc une affaire politique avec ses forts et ses faibles, ses puissants et ses opprimés, etc. Quand les démocraties reculent sur l'économie, c'est qu'elles acceptent de fait un indiscutable, une sphère privée au service des intérêts privés. Alors de nouveaux pouvoirs apparaissent et avec eux de nouvelles dictatures potentielles, de nouvelles divisions fragilisant de facto le sens de l'action politique et niant les principes fondateurs de toute démocratie.
La décroissance considérée comme une redéfinition globale de l'économie à partir de la maison-terre (oikos) ou mère est une entreprise révolutionnaire puisqu'elle sape les fondements capitalistes des sociétés occidentales à partir d'une perspective planétaire. Comme l'explique Guy, combien faudra-t-il de catastrophes pour que cette pseudo-économie libérale ne s'effondre sur elle-même ?







