CLINAMEN : le blog de Démocrite

Journal d'un prof de philo, philosophie, carnet de déroute, photos, soliloques : expression et partage d'une singularité, à un atome d'écart.

31 décembre 2007

Les fantômes du Hohenbourg (2)

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La proue fantômatique du Hohenbourg, Vosges du Nord, Alsace, Démocrite, 28 décembre 07

Nous nous élevons dans l'épais brouillard qui enveloppe chaque chose. Pourrons-nous seulement apercevoir le donjon dressé et la porte énigmatique de mon viel ami ? Soudain, telle une ombre de géant, son allure masssive transperce le dense nébulon et surgit là, agrippé sur son roc, à 580 m d'altitude. Le Hohenbourg s'élance, raide, aigu comme une hallebarde, tendu dans un ciel blanc. Sa tour hirsute se perd dans la brume. Suis-je en montagne ou suis-je captif d'un récif des Vesteralen, ces îlots égarés du grand-Nord ?

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La Porte de grès, Hohenbourg, Vosges du nord (67), 28 décembre 2007

Je gravis les derniers mètres jusqu'à sa porte remarquable, demeurée ouverte. Des écussons taillés dans la pierre rose évoquent les grandes dynasties des Andlau, des Sickingen. La vigne décore ces poutres de grès. D'étranges visages, aux sourires de lutins, racontent une histoire secrète et emmurée. Hohenbourg garde ses mystères et ses fantômes. Le temps s'est ici solidifié dans la roche. Ce temps est mille récits que les brumes murmurent au passager du vent.

Un autre mystère me hante, celui de sa puissance verticale, celle qui propulse l'aimable visiteur au point culminant de toute la région. De la-haut, pourrai-je toucher du doigt les improbables fulgurances de l'astre majeur ?

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Luminescence, sommet du Hohenbourg, 600 m, Démocrite, 28 décembre 2007

D'ordinaire, le château laisse planer son regard sur une mer de forêts qui s'en va en longues vagues majestueuses se perdre dans un horizon brumeux. Se découpent alors au faîte d'âpres sommets, des blocs de pierres gigantesques rabotés par les déluges successifs et les érosions millénaires. D'innombrables ruines, anciens fiefs, courent sur ces monts à l'infini. Le Hohenbourg défie la perception et se rie de cette amère frontière qui trace une vaine et stupide séparation avec le voisin de l'Est et du Nord. Le Palatinat s'étire au septentrion en une multitude de hauteurs boisées. Vers l'Orient, c'est le Rhin à 50 km qui marque une autre limite. Mais aujourd'hui, le soleil livre un rude combat et l'oeil affronte l'opacité du voile de brume.

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30 décembre 2007

Les fantômes du Hohenbourg (1)

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Apparition, Vosges du Nord, Alsace, Démocrite, 28 décembre 2007

De passage en Alsace, sur une de mes nombeuses terres natales, je ne résiste pas à l'appel silencieux de mon vieux Camarade, le Château de Hohenbourg fièrement dressé depuis le début du XIIIè Siècle dans ces merveilleuses Vosges du Nord. Pour la trente-quatrième fois je lui rends visite ; j'escalade les pentes qui mènent à ses murs de grès rose.

Comme à chaque ascension, règnent le mystère de sa route et des éléments avec lesquels il fait corps. Retrouver le Hohenbourg, c'est toujours une aventure au sens plein car sa tour perdue dans les brumes épaisses de ces infinies forêts délivre des frontières du temps et des territoires. Ici commence le monde...le monde de l'arbre et de la tige, le monde de l'air et du givre, un monde à la croisée des mondes.

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Apparition 2

Le brouillard enveloppe nos corps saisis par le froid de l'hiver. Rien ne bouge sauf ce souffle qui crache sa vapeur fumante ; un tourbillon vite capturé et poli par cette masse inerte et pesante, sublime comme la mort, pétrifiée comme ce givre qui sculpte la tige. Serait-ce les bois d'un cerf pris dans la tourmente ou le jeu subtil de quelques farfadets ?

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Le givre et le bois

A suivre

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20 décembre 2007

Intelligence animale, intelligence humaine

Comme je ne souhaite pas produire de trop longues argumentations dans les commentaires d'articles, je propose ici l'intervention de sansnom°1 réagissant à l'article L'étonnement philosophique, le chien et la pensée et ma réponse qui devient l'occasion d'une clarification au sujet de l'intelligence animale:

"Il me semble juste qu'on ne peut pas considérer que les animaux agissent par simple instinct, et qu'il faut donc leur accorder une forme d'intelligence.

A Descartes j'opposerai donc Montaigne:
"Par ainsi, le renard, dequoy se servent les habitans de la thrace quand il veulent entreprendre de passer par dessus la glace quelque riviere gelée et le lâchent devant eux pour cet effect, quand nous le verrions au bord de l'eau approcher son oreille bien pres de la glace, pour sentir s'il orra d'une longue ou d'une voisine distance bruyre l'eau courant au dessoubs, et selon qu'il trouve par là qu'il y a plus ou moins d'espesseur en la glace, se reculer ou s'avancer, n'aurions nous pas raison de juger qu'il luy passe par la teste ce mesme discours qu'il feroit en la nostre et que c'est une ratiocination et consequence tirée du sens naturel: Ce qui fait bruit, se remue; ce qui se remue n'est pas gélé; ce qui n'est pas gelé, est liquide, et ce qui est liquide, plie soubs le fait?" (Les Essais, II xii édition Villey, page 460)

Quand je parlais de "pure immédiateté" je voulais surtout parler d'instinct, je n'ai pas été très précise dans la définition.... par contre en ce qui concerne l'immédiateté du sage ou l'ataraxie ce sont des idées qui me paraissent assez illusoires, à la limite on peut avoir envie de les rechercher mais il ne me semble pas qu'on puisse atteindre un tel degré de plénitude...

Ensuite, il est vrai que l'homme est un animal un peu différent, il est sans doute pourvus d'une imagination plus grande que celle des autres espèces; néanmoins le sentimentalisme de tes élèves me semble justifié dans le sens où la machinerie décrite par Descartes heurte notre expérience quotidienne, les animaux sont beaucoup plus complexes que cela. Nous avons sans doute de grandes tendances à l'anthropomorphisme, mais on ne peut pas pour autant nier toute forme d'intelligence ou de sentiments aux animaux, sous prétexte d'agir objectivement, scientifiquement, comme si ce n'était pas la conscience humaine qui produisait cette interprétation. Je n'irais pas jusqu'à dire que les animaux fonctionnent de la même façon que nous, mais de là à dire qu'ils sont entièrement autres..
."

Posté par sansnom numéro 1, 20 décembre 2007 à 00:55

La position cartésienne, je l'ai déjà développé par ailleurs, est absurde en ce qu'elle nie le fait de la souffrance animale ; en ce qu'elle réduit le corps à un assemblage mécanique. Jamais une mécanique ne sera en mesure de procéder à de l'autoréparation (cicatrisation) ou de la reproduction [Kant déjà pointait cette difficulté propre au mécanisme] quoiqu'avec l'informatique, certains programmes sont susceptibles de s'autoréparer. Je répète que je ne soutiens en rien la position cartésienne qui n'est absolument plus tenable.
Cela dit, vouloir à tout prix ramener l'intelligence animale à la production d'idées ou de pensées abstraites n'est pas plus tenable. Les bonobos et les chimpanzés sont capables d'apprentissage symbolique et de reconnaissance de symboles mais en nombre très limité et dans des conditions de fortes contraintes imposées par les hommes (scientifiques), contraintes qu'ils ne rencontreront jamais dans la nature (identifier des mots par exemple ou des images sur un tableau). Le développement symbolique du chimpanzé n'excède pas celui d'un enfant de deux ans ! Voyez le chemin indéfini que parcourt l'homme entre l'âge de deux ans et l'âge adulte !
Cette autre tendance qui consiste à vouloir faire en sorte que le singe pense et parle comme l'homme me paraît aussi absurde que la première en ce qu'elle est, dans son soubassement, réactive ou pour le dire autrement, aussi simpliste que celle qu'elle cherche à dénoncer (l'inintelligence animale). Faites parler l'animal et vous ne verrez plus sa singularité. Dans les deux cas, deux préjugés : nier l'animal ou le ramener à l'homme pour ne pas le déconsidérer ! Je note que les élèves de terminale oscillent constamment entre ces deux positions (ou l'animal est bête ou il a une pensée comme l'homme !)

Il existe pourtant une troisième voie, non réactive celle-là, qui, tout en considérant l'homme avec ses spécificités ( la rationalité, la création et l'intelligence technique) peut constater l'incroyable diversité des processus de création de la vie animale ; création repérable à l'échelle de l'espèce, non à celle des individus (ce qui reste globalement une possibilité humaine). Entendons par là que l'individu par sa conduite révèle le comportement de son espèce selon la position hiérarchique qu'il occupe. En ce sens, il est un type et non une singularité. Cette troisième voie ne hiérarchise plus et ne produit plus de différence de nature entre l'homme et les autres espèces mais ne se raconte pas d'histoires non plus. Que l'homme soit l'espèce du système symbolique (langage) est indiscutable. Voilà une propriété spécifiquement humaine. Cela ne doit pas nous autoriser à  dire de l'animal qu'il est privé de tout sentiment ou d'intelligence. Feuerbach usait de l'expression "sentiment de soi" pour désigner le rapport que l'animal entretient avec ses propres perceptions. L'animal se sent vivre et s'oriente dans sa vie à partir de la multiplicité des éléments sensoriels qu'il est en mesure de repérer et d'identifier. Edgar Morin n'hésite pas à user de la notion de "sujet" pour parler de l'individu-animal entendant par là une faculté de ramener des percepts à un principe (de vie), mais un principe qui ne peut pas se définir comme une subjectivité consciente potentiellement d'elle-même. L'animal est "sujet" de sa perception, il perçoit mais ce "il" reste englobé dans une perception qui l'absorbe tout entier et qui s'accompagne de stratégies de défense, de séduction, de protection etc.

Tu parles d'intelligence ; encore faut-il la définir et voilà qui fait problème. Si on pose l'intelligence comme étant l'ensemble des aptitudes qui permettent à un individu de s'adapter activement à des situations complexes ou à un environnement variable, on observera alors que les hommes ont une plasticité remarquable et bien supérieure aux autres espèces lesquelles se sont à ce point spécialisées qu'elles ont besoin d'un temps assez long pour produire une adaptation. [On trouve des fourmis dans tous les milieux mais ce ne sont pas les mêmes espèces).

Si on définit l'intelligence comme la faculté de faire des liens (lier des idées entre elles), il est très difficile voire impossible de l'attribuer de façon générale aux animaux puisque leur production symbolique est soit inexistante soit très pauvre. S'il s'agit, en revanche de lier des perceptions entre elles, alors la plupart des espèces sont dotées d'outils très efficaces mais dépendants de signaux (stimuli) servant à déclencher une conduite. On parlerait ici d'intelligence performante mais assez figée en ce qu'elle assure la pérennité de l'espèce (on retrouve le niveau précédent) avec une mobilité assez limitée. Les perceptions supposent une forme de décodage (d'analyse comme le suggère Montaigne ?) ramené à un principe perceptif ou instinctif ; (ce "sentiment de soi" dont parle Feuerbach ou ce "sujet" évoqué par Morin).

Enfin, si on définit l'intelligence comme l'ensemble des moyens inventés par l'espèce pour garantir sa survie dans un milieu globalement stable, alors, les hommes ne sont en rien plus intelligents que les chauves-souris et leur système ultra-sons d'une exceptionnelle précision, que les araignées capables de copier l'empreinte chimique des fourmis pour les dévorer tranquillement au coeur de la fourmilière, des chats et autres lions qui voient 6 fois mieux que l'homme la nuit, des chiens qui sentent jusqu'à 50 fois mieux que l'homme, et même des acacias de Tanzanie capables d'alerter leurs congénères en produisant des éléments chimiques aéroportés en cas d'agression de l'arbre par une gazelle de Thompson. Une fois le message reçu, voilà nos acacias aptes à fabriquer un poison qui intoxique toutes les gazelles qui auraient le mauvais goût de s'en prendre à leurs feuilles. Et que dire des aigles et des faucons pélerins capables de repérer une proie à 3 kms ou des ours polaires sentant un cadavre à près de 10 km à la ronde et des vautours fauves possédant le système digestif le plus perfectionné au monde, produisant des acides dissolvant les éléments les plus corrompus par la vermine ? Bref, l'intelligence du vivant est partout et une source extraordinaire d'émerveillement et de complexité. Pour parvenir à la reconnaissance de cette intelligence, il paraît indispensable de surmonter les préjugés qui font obstacle à une compréhension de la créativité de la nature.

Si on prend un peu de hauteur, on observera que cette intelligence ne se déploie que dans la direction du vouloir-vivre c'est-à-dire de la survie. Et voilà ce qui fait problème. C'est qu'au fond l'intelligence soit au service d'une fin aveugle et insignifiante, celle qui pousse les individus à tout faire pour satisfaire l'exigence de l'espèce, autrement dit, la reproduction. Tel est le destin de la nature vivante qui s'accomplit par le sacrifice de l'individu, absorbé tout entier dans cette implacable volonté. Schopenhauer a tout dit là-dessus. L'intelligence humaine ne fait pas exception même si elle semble arracher l'homme à la nature. Les circonvolutions symboliques et théoriques, les efforts techniques, les développements scientifiques pour prolonger la vie, ne font que l'y ramener d'une manière ou d'une autre avec la conscience pénible de l'insignifiance de sa propre existence. C'est pourquoi nous partageons en réalité le destin des animaux, de nos frères-animaux, même si nos stratégies de détour qu'on appelle intelligence ou "raison"  ne font que produire du divertissement pour oublier notre condition. Il faudra alors s'interroger sur la valeur de cette intelligence. Si le but de la pensée consiste à se parer du voile de Maya pour fuir par tous les moyens la situation tragique que nous partageons avec l'ensemble des êtres vivants, ne sommes-nous pas alors les premières victimes de cette intelligence ? Une intelligence capable de nous mener à la désolation et à la souffrance morale, mùais que vaut -elle ? Ne faudrait-il pas préférer, comme Niestzsche le suggère, ce bonheur tranquille de l'animal qui oublie à mesure qu'il vit, qui en oublie jusqu'à sa propre mort ? Hélas, nous autres, en sommes-nous vraiment capables ?

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16 décembre 2007

La déroute du langage (2) : "Je ne sais pas dire"

Voici le commentaire photographique de mon ami Max au sujet du langage et de l'idiotie retrouvée :

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Loker, Max Lerouge, 16 décembre 2007, Photo publiée sur Clinamen avec son aimable autorisation

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14 décembre 2007

Bêtise de la communication

Il est difficile d'évaluer les bienfaits d'une entreprise comme celle de ce blog ; difficile de savoir quelle peut être la valeur pour autrui de ces témoignages ou de ces analyses que je tente de construire en ligne. Mais une chose est sûre, c'est que j'ai pris goût à cette démarche d'écriture et à cette formalisation d'un genre étrange et nouveau.

Puisque j'ai moi-même procédé régulièrement à la critique du langage, je dois aussi reconnaître le caractère dérisoire de ces écrits et leur insignifiance essentielle. Il y a, comme pour toute relation supposée, un petit quelque chose qui ne circule jamais vraiment entre soi et l'autre, comme entre soi et soi-même et qui doit résister absolument à la volonté de "communiquer". Je ne cherche pas à communiquer, j'affirme en ces lieux virtuels, une puissance d'exister, une énergie vivifiante déployée dans des pratiques, une manière d'être au monde entre route et déroute. Impossible d'évaluer l'impact ! Impossible de savoir quoi que ce soit de la réception potentielle de ces écrits. Et le nombre de lecteurs n'y changerait rien.  Car ce blog n'est ni plus ni moins qu'un "essai" à l'image de la vie, cherchant à "persévérer dans l'être" à l'image de l'esquisse et de la composition.

Rien de plus irritant que l'exigence moderne de la communication ! Rien de plus insupportable que cet impératif aussi séduisant que vide dans son contenu ! Ce désir de "mise en commun" présuppose une sociabilité initiale et la transparence d'un monde et sa translation dans un autre, magiquement confondus. Je suspecte l'ange de la communication d'être au service des plus viles divisions, et de masquer sa nature diabolique, celle d'un pouvoir exercé contre l'individu et son irréductibilité. "Qui veut faire l'ange fait la bête ! " disait Pascal. Communiquer, c'est bien de la bête dont il s'agit, de la volonté exterieure de trouver cette zone de partage qui pourrait idéalement (et illusoirement) mettre fin à l'insularité organique, à la singularité. La communication a à voir avec la bête donc avec la bêtise car son ressort est celui de l'instinct grégaire, du troupeau qui dans un mimétisme groupal, cherche, en vérité, à se rassurer collectivement dans un déni de solitude, dans un refus de l'originaire. Pour reprendre une formulation lacanienne en la transposant (puisque Lacan parle de l'amour), je dirais que communiquer "c'est donner ce qu'on n' a pas à quelqu'un qui n'en veut pas." Par conséquent, toute volonté de communication procède d'une imposture initiale, celle d'une bêtise qu'on partage dans l'illusion du partage. La communication devient un moyen formidable d'éviter l'exercice de la pensée et ce repli indispensable à l'usage critique, ce retrait qui ne vise ni le commun ni l'autre mais la seule exigence de vérité. En somme, communiquer, c'est nuire à la pensée ; "philosopher", comme disait Nietzsche, "c'est nuire à la bêtise" donc à la communication.

Ce blog devient pour moi cette sorte d'"idiotie" fondamentale et nécessaire, comme j'ai tenté de le pointer hier, "idiotie" au sens grec, qui résiste à toute mise en commun et qui atteste d'une vitalité qui pourra peut-être choquer, séduire ou attrister. Qu'importe ! Les mondes se font et se défont mais ne se mélangent pas !

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Le pic du midi d'Ossau

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Depuis le boulevard des Pyrénées, le Pic du Midi d'Ossau, Novembre 2007, Démocrite

Depuis Pau, sur le magnifique boulevard des Pyrénées, le soleil se lève derrière ces cimes tutélaires qui masquent l'Aragon et les déserts du Sud. Juste de quoi prendre un peu l'air, en attendant des jours meilleurs et des regards plus clairs.

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13 décembre 2007

La déroute du langage, le son et l'idiotie retrouvée

Aujourd'hui, je produis un cours sur le langage et ses limites avec ma classe de L-ES. J'aime de plus en plus aborder cette notion du programme tant ma propre réflexion se nourrit des liaisons que je suis amené à faire pendant ces heures d'enseignement.  J'ai déjà, dans le cadre de ce blog, consacré un article sur le rapport entre langage et métaphysique (voir la rubrique philosophie) et souvent souligné l'enjeu de la création hors de la sphère de la signification imposée par cette institution humaine.

Aujourd'hui, il s'agissait d'étudier la thèse de Bergson dans Le Rire, thèse selon laquelle le langage nous prive d'abord d'un rapport direct aux choses en interposant entre nous et la réalité ces multiples conventions apprises, "ces étiquettes que nous collons sur les choses (les mots) qui nous empêchent de voir" et qui amputent notre perception. Mais le constat est plus terrible encore puisque le langage agit comme une médiation appauvrissante et sèche vis-à-vis de notre propre intériorité, condamnés que nous sommes, à nous priver de nos humeurs et de leurs mille nuances, nuances et facéties qu'aucun concept ne peut rendre avec la subtilité requise. Le concept généralise, produit de l'abstraction et s'offre à l'autre dans la figure construite du référent social et de l'impérieuse signification. Bref, ce langage qui nous sert tant est aussi ce piège infernal de la convention qui normalise le rapport que nous entretenons avec les autres comme avec nous-mêmes. Il y a dans le processus de la parole, cette présence du grand Autre chargé de domestiquer le cri et la singularité originelle, de maîtriser à grand coups de signifiants tout ce qui signe notre insociabilité fondamentale. En somme, nous parlons parce que nous avons besoin des autres et parce que nous avons une dette à payer. Nous sommes condamnés à signifier car nous visons sans cesse cette faible reconnaissance dans le pouvoir des mots. Mais au-delà de la maîtrise du discours et de la parole, au-delà de la capacité à produire du concept ou plutôt en deça, nous faisons tous cette douloureuse expérience de la perte et de la dénaturation dés qu'il s'agit, par exemple, de tenter de rendre compte de la finesse d'un sentiment ou de témoigner d'une intense expérience esthétique. Ablation du cri et du son créatif, extinction imposée de nos émois et de notre inventivité dans le processus de symbolisation ! Si le langage rend possible la communication apparente, il est aussi une arme de destruction massive !

Alors, je demande aux élèves s'il ont déjà eu le sentiment de produire des sons ou des mots ou des intonations qui soient vraiment les leurs, dépouillés de l'héritage et de la convention. "Les mots que vous utilisez à longueur de journée, de SMS, de messages virevoltants dans les nuées numériques, ces mots sont-ils les vôtres, sont-ils seulement votre fait ? Avez-vous déjà eu le sentiment de parler avec vos mots à vous, des vocables ou des signes qui ne seraient pas toujours ceux des autres, des tuteurs, des autorités, des profs, des copains et des modes, des parents et des éducateurs ? "

Certains me font immédiatement remarquer, et à juste titre, que des mots inventés par l'individu seraient inaudibles pour autrui, privés de signification et par conséquent inutiles.

Alors, je leur lance : "Mais pourquoi assigner constamment au langage cette fonction de signification, cette dimension utilitaire ? Ne peut-il pas se contenter d'être une production sonore comme une musique peut l'être, hors de la sphère de la démonstration et de l'intelligibilité ? Laisser jouer les sons comme des notes de musique et faire de sa voix une expérience créative, une invention de mots inaudibles et volontairement incompréhensibles ? Cette expérience-là vous paraît-elle possible ?"

Ils me regardent stupéfaits et interrogatifs ; je leur lance : Allez-y, inventez ! Créez votre son ! Lancez-le à nos oreilles ébaubies et faisons cette expérience de la singularité sonore, sorte de déroute sonore et déformante dans l'école de la formation !"

Et voilà que chacun y va de sa vocalise, invente une mastication verbale sans verbe ; chacun se surprend à oser sortir de sa bouche une articulation sonore qui désarticule la convention. Et le jeu prend immédiatement ; le son identifie chacun et chacun découvre dans son étonnante improvisation cette incroyable transgression qui consiste à se jouer du langage dans cet espace consacré ordinairement à la sérieuse philosophie et à l'habituelle édification du sens.

"Gazzunc ! Etliisss ! et autres Buyunbou bââssa... résonnent dans la salle de cours. Nous rions de ce que nous entendons, du caractère éminemment subversif de ces étranges mastications, qui pourraient être des mots d'une langue inédite, langue immédiatement défaite avec la subjectivité suivante. La jubilation s'empare du groupe et je m'étonne de ce que chacun reste très attentif au son produit par l'autre. On sent tous qu'on peut rire et qu'il y a là une imprévisibité absolue. Ces "mots" aussi inessentiels que le vent ont pourtant dans leur expressivité le goût d'une liberté offerte à chacun : liberté de prononcer quelque chose qui pour une fois soit reconnu comme singulier et qui, par ailleurs, se moque du sens puisque seules comptent l'intonation et l'expression. Tous, nous nous lançons, tous, nous faisons cette expérience de l'idiotie fondamentale, de cet art élémentaire du poète et du musicien. Car l'idiotie n'est pas l'absurdité ou la bêtise mais au contraire l'expérience forte de ce qui est simple, particulier, unique et non dédoublable, comme le signifie le mot grec "idiotès". Faire l'idiot, c'est retrouver quelque chose de soi dans une gestuelle, dans une mimique qui rendent possible une réappropriation trop souvent perçue comme scandaleuse.

Aujourd'hui, aucun élève assoupi, aucun élève abandonné aux passions tristes du gavage routinier ! Tous se sont exprimés, tous se sont sentis concernés par l'expérience. Pas un n'a rechigné. Le langage, pour une fois n'a plus tout à fait joué son rôle discriminateur. Nous nous sommes joués de lui à travers cette épreuve de singularité. Cette idiotie collective nous a menés, de façon inattendue, au plus près du réel.

En sortant, une élève me dit : "il y a quelque chose de dérangé chez le professeur de philosophie."  Non pas dérangé, lui ai-je répondu, mais juste décalé." 

Clinamen...clinamen...

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02 décembre 2007

Lac des Bouillouses

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Bouillouses, Pyrénées orientales, août 96, Démocrite

Alors que le ciel écrase le septentrion de sa chape de nuages épais, je cueille une réminiscence heureuse, celle de l'ascension du Puig Péric (2810 m) dans les Pyrénées orientales. A mesure que l'on s'élève, l'immensité bleue des Bouillouses surgit avec ses tourbières et ses courbes folâtres.

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Amitié philosophique

Il m'est arrivé tout récemment une expérience de prof que je ne suis pas prêt d'oublier, ce genre de moments qui fertilisent le sens même de la pratique et la relation que nous cherchons à construire avec nos élèves, nos sujets-élèves.

Il y a peu, j'ai mené avec ma terminale littéraire une réflexion dense sur le sens de la philosophie dans son rapport toujours problématique avec la vérité, le bonheur et l'éthique. Dans cette dernière partie, j'ai montré que l'éthique épicurienne prenait tout son sens dans une culture de l'amitié vouée à l'exercice philosophique sans concession (il ne s'agit pas de se raconter des histoires ni de se flatter mais d'être habités par l'exigence mutuelle de vérité).

Après de longs développements et de nombreuses interventions de mes élèves, le cours s'achève et je m'apprête à quitter la salle. Un élève vient me trouver pour poursuivre la discussion, ce que nous faisons en déambulant dans les nombreuses allées du lycée. Il m'explique alors que la découverte de la philosophie constitue, pour lui, un événement extraordinaire car il peut "enfin mettre des mots sur des pensées confuses". Il me dit qu'il a le sentiment que la philosophie l'éclaire et l'aide à vivre. Si je me réjouis de l'impact de la discipline philosophique, j'attire aussi son attention sur la nécessité de construire des raisonnements plus rigoureux et un rapport à la langue plus structuré et précis (il a des difficultés de maîtrise de la langue assez importantes et des lacunes).

Il me confie alors que plus il réfléchit, lit, rencontre les auteurs, plus il a l'envie pressante d'en parler à ses ami(e)s. De multiples questions germent dans sa tête, questions qu'ils lancent à ses camarades les plus proches. Il me raconte qu'il découvre combien ses interrogations fâchent, dérangent, cassent les pieds des autres qui finissent par le railler, le taxer d'intello. Il se rend compte qu'il est pour ainsi dire contraint de cesser de discuter avec ceux et celles qu'il croyait être ses ami(e)s.

Je lui fais remarquer que philosopher, c'est souvent découvrir qu'on est seul, seul face à ses étonnements et ses ébranlements intérieurs, seul face à ceux qui fuient la mise en abîme des certitudes. J'ajoute qu'on peut aussi mesurer la qualité de nos liens à la dose d'incertitudes et de questions que l'on peut affronter ensemble dans la relation. L'ami véritable, si rare, cet ami qui n'est pas le copain, refusera toute complaisance en produisant l'écart qui modifie et enrichit mutuellement la rencontre. Il y a dans l'amitié le risque permanent de la fracture. J'observe que ce que nous évoquons ne fait qu'illustrer ce que nous venons d'étudier avec Epicure.

Il me dit alors avec une certaine retenue mais en me regardant droit dans les yeux : " Puisque je peux parler avec vous de ces problèmes et puisque nous philosophons, donc... vous êtes comme ... un ami ?"

"Oui, lui ai-je répondu étonné, au sens d'Epicure, en effet, je suis votre ami, et vous êtes le mien."

Nous nous sommes quittés ce jour-là, en nous serrant la main dans la cour du lycée.

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01 décembre 2007

Décroissance et lois économiques

Pour faire suite aux commentaires du soliloque "Le réalisme destructeur de droite" , je me propose d'interroger cette citation extraite de l'article mentionné par Max :

"Quand on considère les problèmes sociaux insolubles auxquels nous sommes confrontés dès que la croissance est seulement ralentie, il est évident qu'un recul annuel permanent de la production de 1% ou même de 0,5% engendrerait un véritable chaos social. Seules des dictatures effroyables pourraient l'imposer avant de s'orienter rapidement vers une autre solution: le génocide des pauvres. Après tout, s'il nous faut deux ou trois planètes pour rendre notre mode de vie soutenable, il "suffirait" de diviser la population mondiale dans les mêmes proportions! Si l'on estime que notre culture relativement démocratique nous interdit d'envisager une telle perspective, il faut se rendre à l'évidence qu'elle nous interdit aussi de promouvoir la décroissance que l'écologie radicale nous présente comme une nécessité vitale." J. Généreux, Alternatives économiques, n°206, sept 2002 publié dans l'ouvrage Sciences économiques et sociales de Terminale ES aux éditions La Découverte.

Quel beau sujet de philosophie politique que cette incroyable citation !  Que de présupposés douteux ici : j'en relève six qui méritent d'être décryptés et passés au fil de la critique :

1) Présupposé logico-politique : La culture démocratique rend évidemment impossible la promotion de la décroissance : L'évidence formulée ici indique clairement que toute société démocratique ne pourrait que constater l'impasse de cette option. L'évidence de la croissance (et du libéralisme qui l'accompagne) serait assise sur un fondement démocratique donc sur un ordre politique la légitimant de plein droit. Cette corrélation supposée entre démocratie et libéralisme économique permet de rendre indiscutable la logique capitaliste en agitant le spectre de la dictature. Il faudrait expliquer cette corrélation supposée aux "démocrates" chinois qui savent conjuguer avec une incroyable expertise le libéralisme le plus sauvage avec sa croissance à deux chiffres (de quoi faire pâlir d'envie nos dirigeants démocrates) et la répression politique la plus sanglante sous la forme d'une dictature d'une rare efficacité. On oberve que plus cette croissance insolente chinoise s'impose à l'économie mondiale, plus les démocraties se taisent ou reculent sur les Droits de l'homme ou sur l'absence de démocratie en Chine. Bref, cette relation entre libéralisme et démocratie relève de la seule idéologie au service de l'économie de marché. Quand la démocratie sert de justification à un modèle économique, on peut s'interroger sur la valeur du pouvoir politique et de ses représentants.

2) Présupposé de la transgression politico-morale :  L' "évidence" évoquée plus haut débouche sur une interdiction : l'interdiction de la décroissance. On voit ici avec quelle facilité et quelle rapidité (puisque tout cela est censé être évident) la démocratie invalide la décroissance, non pas sous la forme d'une hypothèse irréaliste ou délirante mais sous la forme de l'interdit pur et simple. Sens interdit ! Mais de quel ordre est cette interdiction ? S'agit-il d'une injonction politique, morale, juridique, économique ? Et puis surtout, qui interdit ici ? Après avoir montré que la rapport entre libéralisme et démocratie allait de soi, on récupère la légitimité démocratique c'est-à-dire le Peuple pour interdire au nom de cette légitimité ce qui causerait sa ruine. Par conséquent, le présupposé devient celui ci : le Peuple comme catégorie politique se saborderait lui-même s'il transgressait l'impératif de croissance dans une logique contraire ou différente. 

3) Présupposé de la diabolisation théorique : L'interdiction ne porte pas immédiatement sur la construction d'une économie décroissante diabolisée mais d'abord sur sa seule promotion. C'est dire si la décroissance est dangereuse. La promouvoir, c'est-à-dire répandre ses idées, son contenu théorique et pratique constitue déjà une transgression de l'ordre qu'impose la légitimité démocratique soutenue par la croissance économique. Par conséquent, c'est bien en amont que se solidifie l'édifice de la croissance, non pas seulement dans les faits et les échanges marchands (dans une pratique) mais d'abord dans une théorie, dans une dogmatique qui ne saurait souffrir la diffusion d'idées contraires. L'argument démocratique n'a d'autre but ici que de détruire la contradiction soulevée par la théorie décroissante. C'est bien au nom de la démocratie qu'on tente de ruiner une économie alternative et les débats contradictoires qu'elle peut susciter.

4) Présupposé de la marginalité : La décroissance est le fait d'une écologie radicale s'opposant ici à une écologie modérée. Son radicalisme la rend immédiatement suspecte puisqu'elle prône un changement total des institutions économiques sous la forme d'une attitude potentiellement révolutionnaire. La radicalité place cette écologie à la marge d'une écologie responsable qui, elle, serait bien plus représentative (entendons fréquentable) de ce que doit être la véritable doctrine écologique. Radicaliser un mouvement ou une pensée est un formidable moyen rhétorique de le minorer en l'écartant de la scène centrale et des véritables enjeux supposés. Or, le problème n'est pas ici de savoir quelle est la place de ce mouvement dans l'ensemble des sensibilités écologiques mais quelle est la valeur écologique et économique des thèses soutenues et défendues par la décroissance. L'auteur ne se pose même pas la question de savoir s'il peut exister des décroissances relatives (comme par exemple dans les énergies etc.). Puisqu'elle est radicale, elle est intransigeante et sans nuance. Elle doit donc être rejetée sans nuance.

5) Présupposé de la superficialité : Cette écologie radicale nous présente ses enjeux. Outre que ce nous est ici magiquement unificateur puisqu'il y a eux, (ces radicaux d'en face), et nous (pronom qui intègre immédiatement le lecteur en le ramenant à la position soutenue par l'auteur, intégration encore une fois évidente), les enjeux de la décroissance sont présentés. La décroissance n'est ici pas soutenue par une analyse, par une argumentation, par une théorisation de l'impasse économique. Elle s'incarne dans une "présentation", sorte d'emballage trompeur, de papier-cadeau, comme un produit marketing qu'on chercherait à vendre sur un marché. La formulation s'attaque ici au fond de la décroissance. Il n'y a pas de fond, il n'y a qu'une enveloppe vide, cette présentation qu'on peut oublier aussi vite qu'elle disparaîtra dans un présent sans lendemain. Car présenter n'est pas démontrer ! On présente ce que l'on veut et non pas ce qui est. Il y a là le sous-entendu de l'intentionnalité suspecte qui pourrait chercher à nous alarmer et nous séduire comme un vendeur sur un marché.

6) Présupposé d'illégitimité  : Sur quoi porte donc la présentation ? Sur une nécessité vitale. Comment invalider rhétoriquement ce qu'il y a de plus urgent et de plus important c'est-à-dire la survie de l'espèce humaine sinon en la ramenant à cette pure forme de la présentation ? La nécessité vitale devient quasi-anecdotique dans cet environnement formel hostile. L'auteur réussit la noyade absolue. Il dilue l'argument massif et incontournable de la nécessité, ce qui ne peut pas ne pas être, au centre du discours et de l'analyse de la décroissance en sous-entendant que cette relation à la nécessité est non seulement artificielle mais aussi vide sur le fond, puisqu'interdite précédemment. La décroissance est ainsi dévitalisée formellement quels que puissent être ses arguments et ses questions, y compris celles qui interrogent les conditions propres à assurer la survie de l'homme et la satisfaction de ses besoins. La décroissance n'a dès lors pas de légitimité à penser les grands principes de la régulation planétaire. Où donc est leur sérieux ? Ces questions peuvent ainsi être récupérées par les tenants de la croissance qui auront beau jeu de dire que tout va bien dans le meilleur des mondes de la consommation sans limite.

Tant qu'on raisonne à partir du système économique mondial considéré comme allant de soi, alors toute baisse de croissance est perçue comme catastrophe sociale. A noter que le "social" sert toujours à justifier l'emprise du système économique sur les membres de la société en agitant le spectre de la pauvreté et de la faillite. Mais voilà, la décroissance telle qu'elle est envisagée dans cet article est considérée comme caduque parce qu'elle s'inscrit dans un ordre économique qui ne renonce pas à sa propre logique, si bien qu'elle apparaît immédiatement comme une menace. Or, la décroissance n'est pas une variable économique ou un paramètre parmi d'autres mais une refonte complète de la définition même de l'économie.

C'est là que ce manuel d'économie joue son rôle de propagande ! Cette propagande est d'ailleurs toujours renforcée par le choix des mots comme celui de "lois économiques". Il y aurait des lois économiques ! Ce terme, "lois" est tout sauf anodin puisqu'il permet de substantialiser les mécanismes du marché (loi de la l'offre et de la demande, de la concurrence etc.) devenant du même coup, inviolables. Ces mécanismes posés tels des "lois" ne relèvent plus des affaires humaines. Ils s'imposent aux hommes et à leur pensée comme la gravité s'impose aux corps ! Dès lors, on ne discute plus des arrières-plans, on n'interroge plus les principes ou les présupposés. La "loi" sert de garantie en naturalisant son contenu devenu sacré et nécessairement vrai.

Mais c'est oublier que si l'homme ne fait certes pas les lois de la nature, c'est lui qui se donne à lui-même ses propres lois, toujours discutables celles-là car relevant du politique donc de la décision publique.  L'économie est donc une affaire politique avec ses forts et ses faibles, ses puissants et ses opprimés, etc. Quand les démocraties reculent sur l'économie, c'est qu'elles acceptent de fait un indiscutable, une sphère privée au service des intérêts privés. Alors de nouveaux pouvoirs apparaissent et avec eux de nouvelles dictatures potentielles, de nouvelles divisions fragilisant de facto le sens de l'action politique et niant les principes fondateurs de toute démocratie.

La décroissance considérée comme une redéfinition globale de l'économie à partir de la maison-terre (oikos) ou mère est une entreprise révolutionnaire puisqu'elle sape les fondements capitalistes des sociétés occidentales à partir d'une perspective planétaire. Comme l'explique Guy, combien faudra-t-il de catastrophes pour que cette pseudo-économie libérale ne s'effondre sur elle-même ?

Posté par Democrite à 19:34 - Soliloques - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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