19 janvier 2008
Du préjugé techniciste
Une partie de mon service de professeur est consacrée à l'enseignement des sciences humaines, entendons psychologie-sociologie en BTS Economie Sociale et Familiale. Quand on m'a proposé ces heures, il y a quelques années, j'ai immédiatement sauté sur l'occasion, trop heureux d'alléger mon enseignement de philosophie pour une aventure bien plus relative et par conséquent bien plus économique dans les sphères de la psycho-sociologie. Et ma foi, je ne regrette rien car, je dois bien le reconnaître, j'ai beaucoup appris, je continue d'apprendre et je me réjouis même la plupart du temps, des contenus que j'ai la charge d'explorer et de déployer avec mes étudiant(e)s et surtout, j'ai beaucoup moins de copies ce qui constitue le soulagement le plus haut.
Et pourtant, les problèmes qui surgissent, dans le cadre de cette formation rejoignent ceux de l'enseignement du secondaire et ce sont comme toujours, des problèmes liés à des stéréotypes, à des images sociales, à des préjugés ancrés profondément dans les esprits, si profondément qu'un enseignement qui chercherait à réfléchir sur la détermination de ces stéréotypes et les freins qu'ils entretiennent, est perçu le plus souvent comme génant, hostile et encombrant.
Le stréréotype concerne ici la technique et sa représentation dans le petit monde de la formation du technicien supérieur. Le technicien ou la technicienne n'est qu'un opérateur, qu'un agent exécutif d'une volonté étrangère et qui, pour agir n'a nul besoin de faire usage d'une pensée ouverte et a fortiori d'une pensée critique. En clair, le technicien se contente d'appliquer, même quand sa dénomination y ajoute le qualificatif pompeux de "supérieur", appliquer des recettes ou les savoir- faire appris sans avoir à s'interroger sur la cohérence globale de l'action, telle est la grande ambition du technicien . Un(e) tecnicien(ne), ça ne pense pas, ça exécute ! Voilà l'éternel préjugé qui a poussé massivement d'anciens élèves, peu doués a priori pour la réflexion, vers des formations dites courtes, dans lesquelles "on ne se prend pas la tête", où on apprend dans le seul objectif de la qualification rapide avec le maximum d'efficacité.
Dans mon établissement, cet esprit étroit et ces préjugés récurrents sont d'abord et avant tout dans la tête des formateurs qui, tout en usant de la plainte chronique pour constater les réelles difficultés d'analyse des étudiantes, font tout pour les maintenir dans une posture de minorité, usant pour cela de l'intimidation, du réflexe de persécution ou du conseil parfois douteux du style : "n'hésitez pas à raconter n'importe quoi au jury qui n'aura jamais les moyens de vérifier les contenus que vous rapportez !".
Oui, mais voilà, il se trouve qu'en économie sociale et familiale, les techniciennes ont à intervenir dans des familles, dans des structures sociales (associations, hopitaux, services sociaux divers etc.) où les modes d'action sont directement liés à des conditions d'existence, souvent difficiles, parfois délabrées, chaotiques et douloureuses. Comment concevoir une intervention technique quand l'objet de cette intervention est entièrement investi ou constitué de ces souffrances, de ces exclusions vécues, de ces itinéraires plus ou moins cassés par les multiples violences symboliques et physiques que notre société marchande inflige aux plus faibles ? Comment comprendre le déséquilibre alimentaire d'une famille si on ne construit pas d'abord sa propre posture d'intervenant social ? Car dans le réel, plus question de se pointer avec des recettes et un tournevis ! Il faut regarder en face le visage de l'autre et sa difficulté de vivre ! Il y a là l'essence même du métier de travailleur social, commencer par cet autre qui n'est ni un outil ni une machine et que je dois comprendre "un peu" pour mettre en place une action "utile" , cet autre qui doit aussi me comprendre pour m'autoriser dans ma démarche de travailleur social, de technicienne en économie sociale et familiale.
L'autre jour, une étudiante rapportant son expérience de stage dans un centre d'accueil de SDF proposa comme projet d'intervention la mise en place d'une salle d'attente, délocalisant au passage la professionnelle du bureau voisin, une assistante sociale et modifiant les contenus d'activités de la personne chargée de l'accueil. L'opération, purement technique (sic), faisant totalement l'économie de tout dialogue, de toute discussion avec les personnels concernés par le projet semblait aller de soi. Quand je l'interrogeai sur la réalisation du plan, et sur la résistance probable qu'elle devait s'attendre à rencontrer, voire les conflits qu'elle risquait de déclencher, l'étudiante resta stupéfaite : "On est là pour faire du technique !" me dit-elle agacée. "Certes, ai-je répondu, mais dans le cas présent, vous risquez fort de ne rien faire du tout !"
Ou cette autre qui, confrontée à la résistance presque violente d'un père ne voulant pas laisser la stagiaire regarder l'intérieur de son frigidaire pour évaluer l'économie alimentaire de sa famille, préféra ignorer le cas et passer au suivant, arguant lors de l'entretien qu'elle n'était pas là pour faire du social ! Non ? Pas de social en économie sociale et familiale, juste du technique, voilà le soubassement de la formation aux métiers du social, c'est-à-dire en réalité son impuissance dans l'affrontement et la résolution des problèmes. Il est clair, en effet que ce n'est pas avec des techniques strictement matérielles que des difficultés comme celles-là seront résolues. Il faudra y joindre l'autre plan technique, celui de la pensée et des concepts, de la distance critique qui permet la construction d'un positionnement professionnel, bref, la fabrication d'outils dont l'usage est indispensable sur le terrain de la relation humaine. Le drame du préjugé techniciste est qu'il repose sur une haine de la pensée et de l'intelligence, une haine de soi - entendons de ses propres possibilités d'analyse et d'études - haine intériorisée et entretenue dans l'image dégradée du technicien ou de la technicienne dont sont aussi porteurs certains professeurs qui jouissent au passage du pouvoir d'entretenir ces violences symboliques tout en critiquant les effets qu'ils produisent.
Et pourtant !!! C'est que précisément le travailleur social est celui qui permet de pourfendre ce préjugé qui situe depuis toujours la technique comme une forme dévaluée d'intelligence abstraite. Dans le monde de la confrontation et de l'aide sociale, la technique est l'autre nom de l'intelligence, elle définit "l'ensemble des moyens mis en oeuvre et convenablement ordonnés permettant d'arriver à une fin désirable" (G. Berger). Il n'est pas d'opération matérielle ou symbolique qui ne fasse usage de technique c'est-à-dire d'adaptation des moyens, d'évaluation, de répartition et de réalisation. De la stricte application d'une recette de cuisine à la résolution d'équations mathématiques les plus complexes, de l'action politique à la pratique artistique la plus fine, il n'est pas d'action humaine dénuée de technique. L'homme est homo faber, avant d'être homo sapiens faisait remarquer Bergson. Je crois que cette antériorité, louable par ailleurs, n'a, en soi, aucun sens. Faber est l'autre nom de sapiens. Toute intelligence est fabricatrice, construire de nouvelles idées ou proposer de nouvelles hypothèses, c'est déjà faire ! Savoir mesurer les quantités requises, suivre avec cohérence les étapes d'un plan, procéder par ordre et adapter ses moyens pour une application dans le réel est le signe extérieur de son objectivation pour parler comme Hegel.
En finir avec le préjugé techniciste ! Voilà un noble projet ! Mais ne doutons pas que les résistance sont d'autant plus vigoureuses que ces hiérarchies inscrites depuis toujours dans l'école sont au service de la domination, manière ordinaire de situer l'autre sur l'échelle sociale à la place qu'on lui indique. Quand nous entendrons : "je ne suis là que pour faire du technique !", il faudra comprendre, je suis l'esclave de mon signifiant !
Commentaires
Applicant et Créateur.
"Un(e) tecnicien(ne), ça ne pense pas, ça exécute !"
Cette phrase, à mon sens, est une bonne illustration du "malaise" instauré par notre système éducatif.
Le meilleur moyen de faire naître, et d'entretenir le préjugé techniciste, c'est, comme tu le fais bien remarquer, Démocrite, de provoquer la Haine de la pensée: cette Haine ne naît-elle pas avec notre système scolaire qui prône l'application (qui se fait par une méthode déjà élaboré et... efficace, qui donc n'incite pas à l'apprentissage didactique, ou à la recherche personnelle et au développement de sa curiosité ; application qui est noté, c'est à dire que celui qui ne suit pas la méthode risquera l'échec, ce qui est rebutant ; application dont la réussite aura de grandes répercussions sur nos avenirs de consommateurs et donc, soi-disant sur notre "bonheur" ; l'application sourde et aveugle présente dans tous les aspects de l'éducation empêcherait-elle le développement de toute capacité personnelle, serait néntisante, destructrice de la Pensée?) au détriment de la création (cette création libre, symbole de l'autonomie et de l'idiosyncrasie)?
Cette Haine de la pensée, cela pourrait-il être le ressentiment dont nous parlait Nietzsche? Cette Haine qui naît de la réflexion de sa propre incapacité face à la puissance d'autrui. Bref: le bien portant, le penseur, celui qui pourrait être le seul techniciste responsable, n'est-ce pas celui qui ne recquière aucun référent sur lequel se bâtir, c'est-à dire celui qui est capable de comprendre la souffrance d'autrui à travers lui-même, comme une sorte de capacité d'empathie?
Et son antagoniste, le techniciste malade, rongé, celui-ci recherche la puissance à travers l'application de méthodes éprouvées, efficaces. Ce "détenteur" de la vérité pragmatique, au final, ne s'érige-t-il pas en symbole de la puissance des idéaux?
Ne refuse-t-il pas le réel, ne refuse-t-il pas l'éternel mouvement de la pensée, ne refuse-t-il pas la transgression de son "monde" ordonné et planifié, transgression personnifiée par le patient, humain et imprévisible?
Ainsi il refuse la souffrance d'autrui, car étrangère dans son essence même à l'application, qui est unique, linéaire (la souffrance, au contraire, peut revêtir bien des visages, et sa compréhension dépasse ainsi l'explication par l'application...).
Le techniciste refuse ainsi la réalité: au contraire, il se bâtit "sa" réalité, qui est inversion par l'idéal et qui est immuable.
Car le monde du réel, n'est-ce pas le monde de l'éternelle mouvance, le branloir pérenne, où la création tient une place privilégiée, car n'est jamais achevée, toujours en suspens : le détenteur de la puissance créatrice est un agité. La création, ce n'est pas la conformité. La Pensée, ce n'est pas la conformité.
Puissance créative (pas nécessairement du point de vue artistique) et amour de la Pensée: deux facettes d'une même pièce?
Le Technciste-Penseur serait celui le mieux à même de se confronter à la souffrance d'autrui, à l'appréhender, et si possible à la guérir, car ayant embrassé l'étendue de la créativité, cette chose mouvante par excellence, n'est-il pas le mieux placé pour comprendre l'instabilité qui caractérise la psyché humaine?
Le technicien actuel, à mon sens, souffrirait donc de ce qu'il soit considéré comme applicant, il est figé dans sa relation à autrui, sur le plan du travail. Il a donc une vision écourtée, tronquée, qui ne porte pas assez loin pour tenir compte du facteur humain, "paramètre" instable, car tout simplement... vivant. Ces technicistes ne veulent pas faire du social, en ce que cela appelerait à autre chose, bien au delà de la simple application: ils devraient faire preuve d'initiative, d'esprit d'analyse, ils devraient penser. Mais voilà, ils ne veulent pas penser, car cela serait une négation de l'Idéal, cette chose qui "unit" leurs vies.
Je pense qu'il faudrait revenir sur le rôle de l'éducation dans l'instauration de cette "foi" en l'idéal, et à cette "émasculation" de la puissance créatrice par l'idéal, toutes ces choses tenant une part (importante?) dans la montée du techniciste "ennemi de la pensée".
Ce premier commentaire ne constitue pas de ma part une volonté d'asseoir mon idée: au contraire, il n'est qu'une grande question à laquelle je recherche des réponses. Et la discussion est un bon moyen d'en trouver.
Bien à vous,
Un simple lycéen.
bravo
Désolé d'avoir à ce point tardé mais les problèmes informatiques et la densité de l'existence m'ont tenu à l'écart de "clinamen"
Merci cher David pour ce commentaire éclairé ; le "simple" lycéen montre clairement qu'une pensée qui se frotte aux idées et qui perçoit le caractère impermanent du réel n'a de leçon à recevoir de personne. Une authentique vitalité s'exprime ici dans une approche qui est tout sauf techniciste ; bravo encore et merci.
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