CLINAMEN : le blog de Démocrite

Journal d'un prof de philo, philosophie, carnet de déroute, photos, soliloques : expression et partage d'une singularité, à un atome d'écart.

26 janvier 2008

Désir et puissance

Il m'est arrivé assez souvent, depuis la création de ce blog, de situer l'exigence éthique du côté des processus d'affirmation que ce soit dans l'art et la créativité, dans l'éducation ou dans le champ politique. Il est des éthiques du renoncement, du dépouillement et de l'ascèse comme celle des stoïciens qui recommandent d'accepter l'ordre nécessaire des choses ("supporte et abstiens-toi !") ou celle de Platon qui fait reposer la sagesse dans cette absence de désir qui à l'image du tonneau plein représente celui qui ne manque plus de rien (Gorgias). La figure du sage devient ce modèle de tranquillité basé sur une forme d'extinction corporelle dont Calliclès le sophiste se moquera sans nuance préférant une vie passée à remplir des tonneaux qu'une existence aussi inerte qu'une pierre.

Schopenhauer dans son texte majeur, Le monde comme volonté et représentation, voit dans le désir ce qui fait "osciller sans cesse l'homme de la droite vers la gauche comme un pendule de la souffrance à l'ennui". L'homme découvre dans l'expérience du désir cette soif qu'aucune eau ne peut véritablement étancher et quand le désir est satisfait soit un autre surgit du fond des entrailles, de ce vouloir-vivre inextinguible, soit l'homme fait cette terrible expérience de l'angoisse dans la saturation psychique, lorsqu'il découvre qu'il n'a précisément plus rien à désirer. "L'angoisse c'est le manque de manque" expliquait un jour un psychanalyste. Ce "manque de manque" fait toute la vanité de l'homme, son ennui et sa misère existentielle pour parler comme Pascal, un être qui, dans l'expérience du plein se sent désespérément habité par un insondable vide. Si "l'homme est ce qui lui manque" comme l'affirmait Bataille, alors le malheur est indépassable et la condition humaine une interminable corvée faite de luttes et de divisions internes, de déchirement et d'infinies souffrances à l'image des figures mythologiques incarnées par Ixion, les Danaïdes ou Sisyphe.

Et puis, il y a les éthiques de l'affirmation, celles de Spinoza et de Nietzsche, éthiques de la puissance décuplée et de l'accomplissement. Le génie de Spinoza procède d'un renversement radical et d'une critique du désir. Le désir n'est pas manque comme chez Platon mais puissance d'agir, processus dynamique, extension infinie des possibles sitôt qu'il est en mesure de suivre les processus de la nature et son propre déploiement interne (qui n'échappe pas à la nature). Dans la conception platonicienne, penser le désir comme manque revient à identifier le désir à l'espoir c'est-à-dire à l'expérience d'un quelque chose qui n'est pas mais qui est attendu. L'espoir n'est rien d'autre que le signe de l'impuissance vécue, de l'impuissance d'agir et du renoncement. J'explique souvent à mes élèves qu'il ne leur sert à rien d'espérer avoir le bac ou de le désirer sous la forme du manque mais qu'en revanche il leur appartient de se transformer eux-mêmes, de mettre en mouvement leur propre puissance d'agir et leur intelligence dans des processus qui leur permettront d'obtenir leur examen. Construire de nouveaux outils, opérer des inventaires personnels en vue d'explorer ses réelles possibilités d'action, mettre en oeuvre et se confronter à la nature, tels sont les prémices de la transformation et de l'extension des facultés. Mais pour cela, il est nécessaire d'espérer moins et d'agir mieux avec ce souci de soi-même qui fait d'une fin, non un idéal mais une occasion supplémentaire de réalisation, une occasion supplémentaire d'augmenter sa puissance, donc sa joie d'exister.

Tel est ce désir dont Spinoza nous parle, une énergie dont les ramifications peuvent nous renseigner sur l'ensemble des zones d'ombre qui alimentent nos passions tristes et nos ressentiments récurrents. La méditation de la vie et non de la mort à laquelle nous convie l'auteur de l'Ethique n'est jamais une raison d'espérer mais une occasion de déploiement à travers une conception déjà économique du fonctionnement mental. En ce sens, le désir n'est pas un ennemi à abattre, il est ce qui oeuvre et non ce qui divise l'esprit. Au pouvoir que l'âme entend exercer sur le corps dans sa volonté conquérante, Spinoza oppose à Platon le désir comme élément de puissance. Si l'exercice du pouvoir est toujours triste car son essence est la division (du corps et de l'esprit, de l'homme et de la nature, des hommes entre eux, de l'homme et de l'animal etc.) , l'expression du désir éclairé est puissance, puissance de réconciliation et accès à la joie, puissance d'unification dans la découverte d'un monde unifié, la nature dont l'homme ne saurait s'extraire.

En clair, s'il y a une catastrophe à éviter, c'est celle qui consiste à confondre le désir et l'espoir mais aussi et surtout le pouvoir et la puissance !  J'y reviendrai.

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19 janvier 2008

Sagesse indienne

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Photo de Edward S. Curtis (1868-1952)

"Nos moeurs sont différentes des vôtres. La rue de vos villes fait mal aux yeux de l'homme rouge. Mais peut-être est-ce parce que l'homme rouge est un sauvage et ne comprend pas.

Il n'y a pas d'endroit paisible dans les villes de l'homme blanc. Pas d'endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps ou le froissement d'aile d'un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas.

Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Quel intérêt y a-t-il à vivre si l'homme ne peut entendre le cri solitaire de l'engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d'un étang la nuit ? Je suis un homme rouge et je ne comprends pas.

L'indien préfère le son doux du vent s'élançant comme une flèche à la surface d'un lac, et l'odeur du vent lui-même, lavé par la pluie de midi, ou parfumé par le pin pignon.

L'air est précieux à l'homme rouge car toutes choses partagent le même souffle : la bête, l'arbre, l'homme, tous partagent le même souffle."

Chef Seattle (1786 - 1866)

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Du préjugé techniciste

Une partie de mon service de professeur est consacrée à l'enseignement des sciences humaines, entendons psychologie-sociologie en BTS Economie Sociale et Familiale. Quand on m'a proposé ces heures, il y a quelques années, j'ai immédiatement sauté sur l'occasion, trop heureux d'alléger mon enseignement de philosophie pour une aventure bien plus relative et par conséquent bien plus économique dans les sphères de la psycho-sociologie. Et ma foi, je ne regrette rien car, je dois bien le reconnaître, j'ai beaucoup appris, je continue d'apprendre et je me réjouis même la plupart du temps, des contenus que j'ai la charge d'explorer et de déployer avec mes étudiant(e)s et surtout, j'ai beaucoup moins de copies ce qui constitue le soulagement le plus haut.

Et pourtant, les problèmes qui surgissent, dans le cadre de cette formation rejoignent ceux de l'enseignement du secondaire et ce sont comme toujours, des problèmes liés à des stéréotypes, à des images sociales, à des préjugés ancrés profondément dans les esprits, si profondément qu'un enseignement qui chercherait à réfléchir sur la détermination de ces stéréotypes et les freins qu'ils entretiennent, est perçu le plus souvent comme génant, hostile et encombrant.

Le stréréotype concerne ici la technique et sa représentation dans le petit monde de la formation du technicien supérieur. Le technicien ou la technicienne n'est qu'un opérateur, qu'un agent exécutif d'une volonté étrangère et qui, pour agir n'a nul besoin de faire usage d'une pensée ouverte et a fortiori d'une pensée critique. En clair, le technicien se contente d'appliquer, même quand sa dénomination y ajoute le qualificatif pompeux de "supérieur", appliquer des recettes ou les savoir- faire appris sans avoir à s'interroger sur la cohérence globale de l'action, telle est la grande ambition du technicien . Un(e) tecnicien(ne), ça ne pense pas, ça exécute ! Voilà l'éternel préjugé qui a poussé massivement d'anciens élèves, peu doués a priori pour la réflexion, vers des formations dites courtes, dans lesquelles "on ne se prend pas la tête", où on apprend dans le seul objectif de la qualification rapide avec le maximum d'efficacité.

Dans mon établissement, cet esprit étroit et ces préjugés récurrents sont d'abord et avant tout dans la tête des formateurs qui, tout en usant de la plainte chronique pour constater les réelles difficultés d'analyse des étudiantes, font tout pour les maintenir dans une posture de minorité, usant pour cela de l'intimidation, du réflexe de persécution ou du conseil parfois douteux du style : "n'hésitez pas à raconter n'importe quoi au jury qui n'aura jamais les moyens de vérifier les contenus que vous rapportez !".

Oui, mais voilà, il se trouve qu'en économie sociale et familiale, les techniciennes ont à intervenir dans des familles, dans des structures sociales (associations, hopitaux, services sociaux divers etc.) où les modes d'action sont directement liés à des conditions d'existence, souvent difficiles, parfois délabrées, chaotiques et douloureuses. Comment concevoir une intervention technique quand l'objet de cette intervention est entièrement investi ou constitué de ces souffrances, de ces exclusions vécues, de ces itinéraires plus ou moins cassés par les multiples violences symboliques et physiques que notre société marchande inflige aux plus faibles ? Comment comprendre le déséquilibre alimentaire d'une famille si on ne construit pas d'abord sa propre posture d'intervenant social ? Car dans le réel, plus question de se pointer avec des recettes et un tournevis ! Il faut regarder en face le visage de l'autre et sa difficulté de vivre ! Il y a là l'essence même du métier de travailleur social, commencer par cet autre qui n'est ni un outil ni une machine et que je dois comprendre "un peu" pour mettre en place une action "utile" , cet autre qui doit aussi me comprendre pour m'autoriser dans ma démarche de travailleur social, de technicienne en économie sociale et familiale. 

L'autre jour, une étudiante rapportant son expérience de stage dans un centre d'accueil de SDF proposa comme projet d'intervention la mise en place d'une salle d'attente, délocalisant au passage la professionnelle du bureau voisin, une assistante sociale et modifiant les contenus d'activités de la personne chargée de l'accueil. L'opération, purement technique (sic), faisant totalement l'économie de tout dialogue, de toute discussion avec les personnels concernés par le projet semblait aller de soi. Quand je l'interrogeai sur la réalisation du plan, et sur la résistance probable qu'elle devait s'attendre à rencontrer, voire les conflits qu'elle risquait de déclencher, l'étudiante resta stupéfaite : "On est là pour faire du technique !" me dit-elle agacée. "Certes, ai-je répondu, mais dans le cas présent, vous risquez fort de ne rien faire du tout !"

Ou cette autre qui, confrontée à la résistance presque violente d'un père ne voulant pas laisser la stagiaire regarder l'intérieur de son frigidaire pour évaluer l'économie alimentaire de sa famille, préféra ignorer le cas et passer au suivant, arguant lors de l'entretien qu'elle n'était pas là pour faire du social ! Non ? Pas de social en économie sociale et familiale, juste du technique, voilà le soubassement de la formation aux métiers du social, c'est-à-dire en réalité son impuissance dans l'affrontement et la résolution des problèmes. Il est clair, en effet que ce n'est pas avec des techniques strictement matérielles que des difficultés comme celles-là seront résolues. Il faudra y joindre l'autre plan technique, celui de la pensée et des concepts, de la distance critique qui permet la construction d'un positionnement professionnel, bref, la fabrication d'outils dont l'usage est indispensable sur le terrain de la relation humaine. Le drame du préjugé techniciste est qu'il repose sur une haine de la pensée et de l'intelligence, une haine de soi - entendons de ses propres possibilités d'analyse et d'études - haine intériorisée et entretenue dans l'image dégradée du technicien ou de la technicienne dont sont aussi porteurs certains professeurs qui jouissent au passage du pouvoir d'entretenir ces violences symboliques tout en critiquant les effets qu'ils produisent.   

Et pourtant !!! C'est que précisément le travailleur social est celui qui permet de pourfendre ce préjugé qui situe depuis toujours la technique comme une forme dévaluée d'intelligence abstraite. Dans le monde de la confrontation et de l'aide sociale, la technique est l'autre nom de l'intelligence, elle définit "l'ensemble des moyens mis en oeuvre et convenablement ordonnés permettant d'arriver à une fin désirable" (G. Berger). Il n'est pas d'opération matérielle ou symbolique qui ne fasse usage de technique c'est-à-dire d'adaptation des moyens, d'évaluation, de répartition et de réalisation. De la stricte application d'une recette de cuisine à la résolution d'équations mathématiques les plus complexes, de l'action politique à la pratique artistique la plus fine, il n'est pas d'action humaine dénuée de technique. L'homme est homo faber, avant d'être homo sapiens faisait remarquer Bergson. Je crois que cette antériorité, louable par ailleurs, n'a, en soi, aucun sens. Faber est l'autre nom de sapiens. Toute intelligence est fabricatrice, construire de nouvelles idées ou proposer de nouvelles hypothèses, c'est déjà faire !  Savoir mesurer les quantités requises, suivre avec cohérence les étapes d'un plan, procéder par ordre et adapter ses moyens pour une application dans le réel est le signe extérieur de son objectivation pour parler comme Hegel.

En finir avec le préjugé techniciste ! Voilà un noble projet !  Mais ne doutons pas que les résistance sont d'autant plus vigoureuses que ces hiérarchies inscrites depuis toujours dans l'école sont au service de la domination, manière ordinaire de situer l'autre sur l'échelle sociale à la place qu'on lui indique. Quand nous entendrons : "je ne suis là que pour faire du technique !", il faudra comprendre, je suis l'esclave de mon signifiant !

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08 janvier 2008

Voeux, moi veux !

Pour tous ceux qui, en ces temps de reconquête solaire, se sentent un devoir impérieux de souhaiter une bonne année et tous les voeux coutumiers, je réponds allègrement : "Sans rancune !"

Pour les autres, je vous invite ici  (si ce n'est encore fait) pour quelques mots d'exaltation.

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07 janvier 2008

L'héritage écologique ou la haine de l'enfance !

Alors que je passais, il y a peu, la nouvelle année avec des amis, leur fille de 12 ans eut la bonne idée de me montrer un de ses cadeaux de Noël, un livre consacré à l'écologie et aux grands enjeux environnementaux qui attira mon attention. Si ce livre se révélait fort bien fait avec des explications détaillées, des photos et des cartes, des schémas mais aussi des questions de toute sorte permettant d'aiguiser la curiosité d'un jeune adolescent, [questions du genre : Sais-tu quelle masse de charbon il faut pour produire l'équivalent en énergie (chaleur) d'un cm3 d'uranium ? (si ma mémoire est bonne, je crois que la réponse est de 3 tonnes !)], c'est qu'il combinait le constat écologique et l'analyse scientifique.

Ce qui me frappa, ce furent les chapitres successifs consacrés au trou de la couche d'ozone et les risques majeurs pour la santé, à la disparition des espèces polaires, aux pollutions des océans par les hydrocarbures, aux pollutions de l'air par les rejets d'usines et de moteurs divers, à la disparition des espèces aquatiques suite aux pêches intensives et aux marées noires, au réchauffement planétaire et à ses conséquences catastrophiques, aux risques nucléaires, aux déchets radioactifs mal maîtrisés, à Tchernobyl et ses conséquences génétiques, à la disparition des ressources naturelles liée à la surexploitation des sous-sols, aux engrais chimiques, à la désertification de régions entières, à la progression des déserts de sable, à la disparition de l'eau potable et des forêts primaires d'Amazonie ou du Sud-est asiatique, et j'en passe.

Bref, après avoir parcouru ce "manuel", j'en conclus qu'il y avait là tout pour fabriquer ou entretenir la dépression collective et tout pour gangrener, dans un héritage douteux, l'esprit des nouvelles générations qui auront, si on admet l'évidence du constat effectué ici, un fardeau écrasant et mortifère à porter ! Bien sûr, on objectera qu'il est indispensable d'initier dés le plus jeune âge à la question écologique, que l'urgence planétaire n'attend pas ! On utilisera tous les arguments scientifiques pour convaincre, arguments d'ailleurs très présents dans ce livre. Oui, mais le problème n'est pas là car si la science annonce tout cela depuis plus de trente ans, les réponses apportées par les sociétés humaines capitalistes font la sourde oreille et aucune économie ne s'est essentiellement pliée aux exigences écologiques ou aux alertes des scientifiques.

Je me pose alors la question : au nom de quelles valeurs se sent-on dans l'obligation d'informer les jeunes générations du déclin terrestre supposé ? Pourquoi imposer à la jeunesse cette apparente vérité d'une destruction planétaire ? Quelque chose me dit qu'il y a là une sorte d'infamie collective qui consiste à faire peser d'abord par les discours en direction des plus jeunes d'entre-nous toute l'irresponsabilité des générations d'adultes qui les ont précédés ! Quel héritage ! Comment se projeter dans l'avenir lorsque c'est la science elle-même avec son objectivité et ses talents médiatiques, avec ses courbes et ses données expérimentales qui vient confirmer dans ses modèles et dans sa rhétorique l'inéluctable effondrement ? Ce discours de l'affectation objective ne serait-il pas le pire des discours dans un monde qui ne change rien à ses modèles économiques et que les enfants ou les adolescents doivent affronter dans leur impuissance juvénile ? Si la civilisation se définit par la transmission d'un monde de valeurs et de savoirs, mais aussi de créations et de mythes, monde que les enfants de demain auront à charge de prolonger et d'inventer, sur quelles bases pourront-ils seulement édifier le leur ? Sur la peur de la destruction ? Sur l'angoisse de nouvelles apocalypses ou de futures invasions ?

Comment demander aux plus jeunes de relever le défi de la croissance ou de la décroissance, ce qu'aucune société n'a eu le courage d'aborder de front ? Il y a là aussi un processus de destruction de la jeunesse et de fourvoiement collectif en maintenant la frénésie délirante de la consommation (il suffit d'observer l'hystérie à l'époque des fêtes ou des soldes!) tout en  passant son temps à alerter et à dire hypocritement : "c'est mauvais pour la planète !"

A l'impuissance subjective et individuelle, s'ajoute le dramatique constat opéré par le savoir légitime de la science. Que ce savoir soit dispensé aux adultes qui ont la responsabilité de ce monde, soit, mais qu'il soit transmis de la sorte aux plus jeunes pourrait bien s'avérer dangereux. Les médecins le savent : il est des vérités qui blessent, qui accablent et qui tuent. Nos enfants ne sont pas les auteurs de ce monde. Ne l'oublions pas ! Et à vouloir à tout prix les responsabiliser, on risquerait fort de produire le résultat inverse.

Mettons-nous un moment à la place d'un adolescent de 13 ou 14 ans.  Je comprendrais aisément que dans ce pessimisme généralisé, et dans cette veulerie collective, cet ado conclut avec intelligence : "Moi, je n'ai rien demandé à personne, je ne suis pas responsable de la couche d'ozone, de la disparition des ours ni du déclin des politiques, j'entends bien en profiter (c'est-à-dire consommer et jouir autant qu'il est possible) avant l'effondrement, allez vous faire voir !!!"

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02 janvier 2008

Les fantômes du Hohenbourg (3)

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D'un monde à l'autre, Hohenbourg, 28 décembre 07, Démocrite

Hissé sur la grande voile du Hohenbourg, je découvre à travers la déchirure, le limbe de cette terre ensevelie sous les vapeurs crépusculaires. La tour elle-même a disparu. Me voilà flottant entre deux mondes, à la charnière d'une épopée terrestre et d'une autre, aérienne et solaire. Je n'ai plus de racine. Il me semble rêver et voguer, il me semble avoir changé d'époque et de sphère. Mes yeux embrasse un ciel d'or et mes pieds disparaissent sous les nuées. Le Hohenbourg livre ici le passage, d'un monde à l'autre.

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La marche des fantômes, Hohenbourg, 28 décembre 07, Démocrite

Avec ce léger souffle du sud, les arbres se dressent et pourfendent dans leur immobilité, la couche. Le froid brisant de la ligne me fige ; la beauté du soir m'interdit toute descente. Je contemple le ciel et je remercie mon vieil ami de pierre, cette heureuse solitude de grès, pour ce qu'il m'offre au coeur de l'hiver, une sorte de hapax esthétique et glacial.

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Le fantôme de Wegelnbourg, Palatinat, depuis le Hohenbourg, Démocrite, 28 décembre 07

En face, le rival, le germain se délivre à son tour de son enclume de gaz. D'anciennes légendes s'échappent de ses fières murailles. De vieux fantômes viennent compter les amours perdues et impossibles, d'Hedwige, fille de Hohenbourg et de Robert, fils de Wegelnbourg. Le père de la belle les surprit et frappa à mort le jeune homme. Depuis, au bord de la fontaine Maidebrunnen, les nénuphars pâlissent et se fânent précocement. Seule persiste, lors des étés les plus chauds, une touffe de myosotis, l'herbe des amoureux.

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Socle, Hohenbourg, Démocrite, 28 décembre 07

La dispersion des brumes me rappelle au monde d'en-bas. Le soleil vagabond et furtif s'éclipse à l'occident. Les arbres reprennent leur place. Il me faut plonger, tel un oiseau marin, dans la mer fumante et les caprices de l'obscurité naissante.

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Déclin de l'origine, Hohenbourg, Démocrite, 28 décembre 2007

Les veines du Hohenbourg coulent dans mon pas depuis plus de trente ans. Sa carnation de pierre et sa puissance déchue m'animent toujours. J'aime cette ruine suspendue, sa vitalité fortifiée creusée dans le roc, siégeant par delà nos volontés. Son rythme lent est celui d'une sagesse assoupie peuplée de fantômes aimables et déroutants.

Je suis devenu l'un de ces fantômes, il y a trente deux ans. Ce jour-là, le soleil courait haut dans le vaste ciel d'été ; ce jour-là, je gravisssais pour la première fois les pentes du Hohenbourg avec ma grand-mère, et c'était en chantant que nous les dévalions.

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Le Hohenbourg, Reconstitution

Les Fantômes du Hohenbourg

                                           à ma Grand-Mère d'Alsace.

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01 janvier 2008

Sagesse, dé-route et affirmation

Tels sont mes trois mots pour cette année.

Sagesse parce que sans elle, nulle existence digne de ce nom.

Dé-route car les routes tracées mènent à la mort précoce et à la dégénérescence ; la déroute n'est pas l'absence de route ni le chaos mais l'art de cultiver et de cueillir l'atome d'écart dans des trajectoires toujours imprévisibles. La dé-route est, à mon sens l'autre nom du kairos grec c'est-à-dire l'opportunité et la congruence dans le flux aléatoire du réel. Qui accepte la dé-route commence à oeuvrer pour le déploiement d'une partition inédite et singulière.

Affirmation, c'est-à-dire puissance d'agir au sens de Spinoza. L'homme conscient de sa propre puissance et de ses modes spécifiques de réalisation fait l'expérience de la joie. Cette puissance a toujours quelque chose de singulier, cette sente qu'aucune route connue ne peut réduire. Par l'affirmation, l'homme est ce qu'il peut être sans espoir ni regret aucun.

Que la sagesse, la dé-route et l'affirmation soient notre oeuvre personnelle et commune !

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