CLINAMEN : le blog de Démocrite

Journal d'un prof de philo, philosophie, carnet de déroute, photos, soliloques : expression et partage d'une singularité, à un atome d'écart.

02 février 2008

La vie comme haine du vivant

Il est difficile de penser que la vie n'existe pas, difficile de renoncer à cette fiction qui semble distinguer l'inerte de l'animé. Je faisais remarquer cela récemment à la suite d'un commentaire, en paraphrasant Foucault : La vie n'existe pas, disait-il, seuls existent des êtres vivants." Renoncer à la vie, c''est abandonner l'espoir que nous plaçons dans l'entreprise métaphysique traditionnelle qui, depuis Aristote, se sert de cet ancrage pour justifier l'idée d'une finalité naturelle et d'une existence supra sensible (âme) qui donne à la vie sa forme et son essence (végétative, animale ou rationnelle).

Renoncer à la vie implique un double défi : d'abord un défi scientifique car ce qu'on appelle "vie" ne peut faire l'objet d'aucune investigation ni d'aucune vérification d'ordre scientifique, de même qu'aucune âme ne peut être mesurée ou identifiée par la science. Par conséquent la vie constitue un obstacle épistémologique qu'il est essentiel de surmonter pour construire une approche conforme au protocole expérimental. D'autre part, ce défi est aussi une défiance et par là, une puissance subversive vis-à-vis de nos enracinements moraux et de la réification que notre civilisation a entretenu sur le modèle de la création, du miracle, ou de l'apparition. Si la vie est une fiction c'est parce qu'il n'existe dans la nature que des singularités prises dans leur caractère mobile, dynamique et par conséquent impermanent. Ce qui est en train de vivre est aussi ce qui est en train de mourir. Ce qui se fait est également en train de se défaire. Je vois dans l'affirmation de la vie la même arrière pensée que ce corps soumis définitivement à l'âme, corps insupportablement mortel et éphémère, corps haïssable et miséreux qui ne vaut aujourd'hui que comme icône retouchée à la plastique surnaturelle et moribonde, celle qui précisément n'existe pas et qu'on placarde sans cesse dans les publicités sur les murs de nos villes. Cette apparente flatterie d'un corps toujours beau, impeccable, performant, mince et musclé, corps toujours jeune, dissimule mal son infamie, à savoir une haine terrible et délétère à l'encontre du corps réel voué au vieillissement et à la décadence de la décomposition. Notre époque est toujours platonicienne dans son arrière plan ; le corps qu'on loue est, en réalité, une essence vidée de sa substance et de son énergie, un corps qu'on méprise et qu'on martyrise dont l'anorexie contagieuse constitue l'effroyable parangon. Ces femmes nues ou ces hommes exhibés représentent la vie, précisément celle qui n'existe nulle part, sauf dans le fantasme d'une résistance au vivant, d'une résistance à la mort. La vie erigée en valeur est haine du vivant comme l'éternité de l'âme repose sur une aversion pour le corps et pour la mort !

Une philosophie de la nature reconnait dans toute naissance un acte irrémédiable de destruction programmée. "Sitôt né, l'homme est assez vieux pour mourir" faisait remarquer Heidegger. C'est là le caractère tragique de l'existence, c'est là que débute notre dés-espoir et notre insignifiance, notre premier acte de vérité.

Ce qui irrite dans le désespoir, c'est son bien fondé, son évidence, "sa documentation": c'est du reportage. Examinez, au contraire, l'espoir, sa générosité dans le faux, sa manie d'affabuler, son refus de l'événement : une aberration, une fiction. Et c'est dans cette aberration que réside la vie, et de cette fiction qu'elle s'alimente.    Cioran, Syllogismes de l'amertume

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