CLINAMEN : le blog de Démocrite

Journal d'un prof de philo, philosophie, carnet de déroute, photos, soliloques : expression et partage d'une singularité, à un atome d'écart.

07 mars 2008

Espérance et sagesse stoicienne

Réaction à l'article de Jean-Michel Muglioni paru sur Mezetulle : Vivons sans espérer (le blog de Catherine Kintzler)

Merci pour cet article  éclairant :  cependant où voyez-vous ce monde et cette nature réglée, cette implacable nécessité universelle qui telle un destin se déploie sans faillir ? Où trouvez-vous cette belle et heureuse rationalité de la nature ? Si un tel monde était  manifeste, nous serions tous stoiciens. Aussi renoncer à l'espoir pour le remplacer par la nécessité universelle implique de la même façon un acte de foi, la foi en une immanence réglée, en un ordre définitif, séduisant certes, mais exprimant d'abord et avant tout le refus du tragique, le refus du hasard et le refus de l'homme vivant.  Et sur ce plan, rien ne sépare le stoicisme du christianisme (la sympathie de nombreux chrétiens pour le stoicisme n'est d'ailleurs pas étonnante, puisqu'on remplace une idole par une autre, l'immanence n'étant pas en soi un argument critique).  Et quoi de plus sécurisant que l'ordre, à commencer par l'ordre du cosmos ou de la nature.  Le besoin irrépressible d'ordre et de sens est de nature religieuse faisait remarquer Freud. A bien y regarder, ce désir d'ordre ne dissimulerait-il pas une secrète espérance et à creuser davantage, comme le fait Nietzsche, une vaste comédie qui cherche à "imposer à la nature la tyrannie de l'esprit "? Il n'y a plus, avec les stoiciens, qu'à  "espérer" que cette nécessité soit belle et bien le réel.
Relisons Lucrèce pour lequel, l'ordre n'est qu'un cas particulier du désordre et dans ce cas, plus d'acte de foi, plus d'espérance . Alors, le "pari stoicien" (c'est-à-dire son implicite religieux) et le besoin de sens s'effacent au profit d'une sagesse authentiquement tragique, possiblement humaine car dé-sespérée, comme l'est le réel.

Posté par Democrite à 19:05 - Epistolaires - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Cher "Démocrite",
Merci pour ce commentaire de l'article de J.M. Muglioni sur Mezetulle. Vous pouvez y lire sa réponse:
http://www.mezetulle.net/article-17225773-6.html#anchorComment Bien cordialement, Catherine Kintzler "Mezetulle".

Posté par Mezetulle, 13 mars 2008 à 10:10

L'explication de J.-M. Muglioni ne répond pas à la question principale de "Démocrite" : " Où trouvez-vous la rationalité de la nature ?"

Ne l'a-t-il pas remarquée ? Il me semble plutôt qu'il occulte cette question, chose aisée à comprendre : il faut une grande force de caractère
pour affronter sans espoir le tragique évident de la vie.
Il s'avère que le débat engagé dans l'article n'est pas philosophique mais simplement idéologique. Son auteur le confirme : il dit dans l'explication qu'il voulait simplement combattre le christianisme en se servant de certaines thèses stoïques.
En passant, son affirmation : " les stoïciens ont fait leur travail de politiques et de fonctionnaires, plutôt que de regarder le spectacle de la bêtise humaine" est pour le moins curieuse : en quoi faire un travail de politique
( qui implique luttes, souvent sanglantes, pour le pouvoir et malversations diverses ) est-il plus louable que de vivre en retrait ? Epicure ne se retire pas pour se délecter de la bêtise de ses semblables mais pour vivre selon ses convictions : modération et partage avec tous ; il dispense son enseignement, à qui veut l'entendre.

S'agissant du christianisme, il a plus de mérite, à mes yeux, que le stoïcisme, il saisit le tragique de la vie. Ce que je ne peux en accepter c'est l'explication (la faute humaine) et la solution (la repentance et l'espoir d'un au-delà meilleur) qu'il en donne. Le stoïcisme ne peut pas avancer des preuves contre le tragique. Il est une simple attitude de défense par le déni. Il n'engage pas de débat : il ne demande pas de preuve contre le tragique, et pour cause.

Posté par véra, 14 mars 2008 à 00:54

Accord

Je vous rejoins entièrement dans votre analyse. L'auteur n'a pas répondu car il me semble qu'il passe complètement à côté de la question du tragique. Je suis en train (compte tenu de mes "maigres" disponibilités actuelles) de préparer une réponse à J.M. Muglioni que je posterai ces jours-ci sur Clinamen et Mezetulle.

Posté par Démocrite, 14 mars 2008 à 20:51

discussion?

Peut-on vraiment discuter avec quelqu'un qui veut croire? Toute réfutation est inutile puisque le croyant déplacera instantanément son besoin de croyance sur une autre idole. Tel qui commence chrétien, devient communiste, puis raelien pour finir dans la lutte homérique et garagantuesque contre les poireaux chinois. C'est pourquoi la lutte conte la croyance est toujours déjà perdue d'avance, elle qui triche à l'infini pour dissimuler son fondement, qui est le besoin pathétique du sens, fût-ce le sens de la clé à molettes! Non, la seule pratique efficace c'est la volonté raisonnée d'examiner froidement, comme le fait Spinoza, la racine psychologique ou métaphysique de cette "passion triste" qui est de vouloir plier le réel à nos petites obsessions épicières ou mentales : la re:présentation pour nier la présentation.

Posté par gk, 17 mars 2008 à 11:00

besoin de sens

Je souscris à l'opinion de GK,

la présentation serait qu'il n'y a pas de sens ?

Posté par véra, 17 mars 2008 à 11:39

Vanité

La présentation est ce qui se présente, le présent qui est notre seul temps et que nous fuyons par tous les moyens. "Nous ne tenons jamais au temps présent" fait remarquer Pascal car son insignifiance est à ce point qu'il est insaisissable. Comment reconnaître l'insaisissable et l'insignifiance du réel ? Sans doute la sagesse débute-t-elle par l'évidence tragique de la vacuité. Tout le reste n'est que discours et vanité...

Posté par Démocrite, 17 mars 2008 à 17:14

à Démocrite,

Pourriez-vous m'éclairer ?
Pourquoi peut-on dire de l'évidence de la vacuité qu'elle est tragique ? D'où vient le tragique ?
Du fait que nous sommes faits pour chercher du sens alors qu'il n'y en a pas ? Du fait que la raison cherche à comprendre, alors qu'il n'y a rien à comprendre ? Dans ce cas, pourquoi la raison trouverait cela tragique, donc funeste,
et non, simplement, absurde, donc indifférent ?

Posté par véra, 17 mars 2008 à 20:11

Du tragique

Le tragique est le régime du réel. Entendons par régime, non pas cette rationalisation d'une pratique ou cette mise en ordre qu'on chercherait à s'imposer comme dans le régime alimentaire, mais dans le sens d'un régime moteur dont on ne peut que constater l'irrégularité, le désordre et l'impermanence, le "il y a" de Marcel Conche. Si le hasard n'était pas à l'oeuvre dans la nature, il n'y aurait pas de tragique mais pas de vivant non plus (ni de mort d'ailleurs). Tout passe et l'existence elle-même ne peut être sauvée par rien. Le tragique du réel dévoile la précarité de l'ordre mais aussi la vanité de nos valeurs qui elles-mêmes peuvent basculer dans l'oubli et le néant. Et ici, la raison est contredite.
La raison est la faculté d'ordre et d'organisation de la pensée ; elle projette son ordre sur le réel tel cet enfant qui jette sa pierre dans l'eau et qui retrouve comme une trace de lui-même dans les effets qu'il produit (Hegel). La rationalisation du réel (que ce soit dans la pensée magico-religieuse comme dans la pensée scientifique) substantifie l'homme d'un côté et de l'autre l'objet (ce qui est jeté devant soi), la réalité reconstruite.
En clair, ce n'est pas par la raison que le réel dévoile le tragique mais par l'irruption de la singularité, l'expérience brute de la plus stricte individualité, expérience initiale de l'organisation atomique éphémère d'un corps qui s'éprouve comme cas particulier d'un désordre infini. Le réel est aphasique, il ne dit rien et ne fait signe vers rien. Que reste-t-il ? Des corps singuliers, des désirs tendus, des énergies déployées, des organes, des sensations et des luttes aveugles pour la survie, des cris de la naissance et de la mort, mais aussi les oeuvres les plus fécondes et les plus disparates. Du cri le plus profond à la musique la plus élevée, tous se rejoignent dans l'insignifiance.
Le tragique n'est ni l'absurde, ni le pessimisme, ni l'optimisme. Le tragique est le régime de la création et de la mort. La pensée conceptuelle est ici impuissante. Elle ne peut opérer à juste titre que de façon terroriste pour mettre en déroute toutes nos tentatives de faire parler le réel et de le dédoubler. C'est pourquoi le hasard tragique n'est pas un concept, c'est une arme de destruction massive qui conduit au silence c'est-à-dire au régime du réel : l'aphasie.
Je vous invite à la lecture indépassable de Clément Rosset dans La logique du pire (PUF) sur ce point.

Posté par Démocrite, 18 mars 2008 à 11:06

Sahara ou expérience du tragique

Dans mon Carnet de déroute, Tadrart (voir la rubrique du blog), j'ai tenté de faire sentir le rapport entre la mobilité des sables (comme expérience esthétique) et la posture tragique.

Posté par Démocrite, 18 mars 2008 à 11:55

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