CLINAMEN : le blog de Démocrite

Journal d'un prof de philo, philosophie, carnet de déroute, photos, soliloques : expression et partage d'une singularité, à un atome d'écart.

23 décembre 2008

Soum de Grum

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Au-dessus de l'Aubisque (1750 m)

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Pic de la Latte de Bazen (2472 m)

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Col de Noulatte, 1804 m

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Etre ou ne pas être ? Sous le Soum de Grum

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Patience dans l'azur

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Solaire, le Gabizos (2639 m)

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Le Moulle de Jaut (2050 m)

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Sacré

Le soleil tarde à se coucher sur les hautes cimes pyrénéennes. Les roches des Gabizos s'emparent d'une lumière toute volcanique comme pour saluer les derniers méditants bienheureux. Je comprends la sacralisation de certains lieux de la nature par les civilisations ancestrales. Gabizos brûlent du feu de la divinité sacrée. Ils flamboient dans cet horizon pour marquer l'essentielle limite de l'homme et lui donner le sens de la mesure. Cette leçon de beauté a donc une signification éthique que les météores renforcent dans leur créativité.

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Heureuse solitude

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Le Pic du Midi de Bigorre (2876 m), Seul

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20 décembre 2008

Le cirque d'Anéou

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Vers le col d'Iou, le grand blanc

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Soum d'Iou (2220 m), les confins d'Espagne

Tout passe décidément mais ici, la beauté, toujours renouvelée, ne passe pas. Et cela ne peut que réjouir le météorophile que je suis.

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Cicatrice ?

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Soum d'Iou, du pic des moines au pic d'Ayous

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Nord ou sud ?

Rien ne bouge. Ce n'est pas l'oeil qui me porte vers un mouvement inattendu mais l'ouie. Une petite musique liquide brise l'extrême quiétude sonore des lieux et son incroyable fixité. Une eau, non captive du froid et du gel ! Son secret, pour ne pas se figer comme le pic d'Anéou, consiste à se laisser descendre dans la pente et à rejoindre au plus vite les basses terres et, bien plus loin, l'océan. Ce ruisseau a opté pour le Nord, pour la val d'Ossau et le gave de Pau, pour l'Atlantique et ses lames féroces. Sans doute, à quelques mètres de là, d'autres ruisselets ont choisi, assez prudemment, les terres chaudes de l'Espagne et le Rio Gallego et plus loin Zaragosse et l'Ebre, jusqu'aux plages de Méditerrannée.
Ici, dans le timide clapotis de quelques gouttes, se jouent aussi le destin de nos climats et la diversité de nos paysages.

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12 décembre 2008

La conscience de la mort est-elle une imposture ?

Je poste ici un commentaire faisant suite à l'article paru dans Le jardin philosophe au sujet de l'angoisse de la mort. Cette intervention de ma part méritera évidemment des approfondissements puisque les questions posées ici prolongent à leur manière l'article consacré précédemment à Cronos, l'être pour la mort.

Cher Pyrrhon,

merci pour cet excellent article qui n'est pas sans poser problème notamment pour ce qui est de la conscience du temps. Je crois comme tu le dis, que l'effroi de la mort naît d'une certaine conscience temporelle, le temps (Chronos) qui marque le début et la fin de toute chose. Mais cette conscience n'est-elle pas une construction de la vie sociale, de la vie productive, de la vie intellectuelle, du système symbolique qui élaborent sans cesse, et pour les besoins de la communauté, l'idée de l'immortalité, dans la transmission du monde, dans l'héritage, dans le cumul sans limite, dans la destruction sans limite, dans la science sans limite ? La conscience de la mort et l'angoisse qui l'accompagne ne seraient-elle pas proprement réactionnelles, purement réactives, signe d'une intoxication symbolique ? Je m'interroge, loin de marquer un éveil cette conscience d'être-pour-la- mort comme dit Heidegger, ne serait-elle pas le signe de la pathologie sociale intériorisée sur le mode de la croissance infinie ? Plus on donne un contenu formel au désir d'immortalité, plus l'angoisse surgit du tréfond de la conscience comme une intuition sourde que l'immortalité pas plus que la mort ne nous concernent. Telle est la grande leçon d'Epicure. En clair, je me demande si la conscience de la mort n'est pas, au final, une imposture, un petit quelque chose insignifiant qui s'impose et se surajoute au réel pour le dissimuler et le dissoudre avantageusement ?
La souffrance, c'est autre chose mais il est inutile d'en rajouter, me semble-t-il, avec la mort. Je me permets de renvoyer à un article que je viens de rédiger sur clinamen et qui rejoint ce rapport que tu établis entre mort/temps/éternité.

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Cronos, l'être pour la mort

Heidegger écrit que l'homme est un être-pour-la-mort , vivant sous l'horizon de la mort qui est à la fois l'absence, ce qui n'est pas encore, et en même temps l'intime présence puisque "sitôt né, l'homme est assez vieux pour mourir". La mort, cette situation-limite, pour parler comme Jaspers est la marque de la finitude humaine mais aussi de son essentielle impuissance dans le réel. Elle fait la condition tragique de l'homme frappée dés le départ par l'irréversible dissolution. On comprend pourquoi la mort fait naître en nous l'imparable angoisse qui tenaille l'esprit éveillé à sa propre condition. Cette conscience tragique est conscience de la finitude à laquelle nous n'échappons pas et qui surgit dans le miroir de l'individu faisant face à son destin et devant prendre en charge ce fait d'être-pour-la-mort.

Cette idée d'une "préméditation de la mort" n'est pas nouvelle et ne date pas de Heidegger. Elle traverse l'histoire de la philosophie, des stoiciens à Montaigne pour lesquels la pensée de la mort serait un moyen de la sagesse pour ne pas dire un moment de la sagesse. Si, pour Marc-Aurèle, la pensée de la mort permet de "considérer les choses humaines comme éphémères et sans valeur", pour Montaigne,  "philosopher c'est apprendre à mourir" et plus loin, "qui a appris à mourir a désappris à servir" (Livre I chap XX). Au fond, méditer la mort, c'est s'en affranchir, se libérer de son angoisse et vivre pleinement sa vie.

Dans le même temps et à l'inverse, Epicure et Spinoza invitent à se libérer de toute pensée de la mort "laquelle n'est rien pour nous et ne nous concerne en rien" (Epicure), car la véritable sagesse est "méditation de la vie, non de la mort" (Spinoza). Nietzsche lui-même dans un passage flamboyant du Gai savoir entend "contribuer à rendre cent fois plus digne d'être pensée l'idée de la vie !" (279).  Il y a là deux postures quasi irréconciliables. L'idée de la mort est-elle incontournable dans l'éveil de la conscience et dans son déploiement ? Doit-elle être rejetée comme inutile, pesante, catastrophique, anxiogène, destructrice ? On pourrait répondre que tout cela est affaire d'idiosyncrasie, de tempérament, d'humeur ou de psychologie personnelle. Le pessimiste serait-il du côté d'une pensée de la mort, l'optimiste, d'une pensée de la vie ?

Il me semble que la ligne de partage entre ces deux approches est dans la conscience du temps d'un côté et dans la conscience de l'éternité de l'autre. Le temps est incarné dans la mythologie grecque par Cronos qui avale ses enfants car il est pris d'une sourde angoisse vis-à-vis de sa possible destruction. Cronos sait, depuis qu'il a commis l'effroyable crime (se débarraser de son père, Ouranos, pour s'emparer du pouvoir), que ses propres enfants incarnent à leur tour la mort inéluctable du père (parricide?) à savoir sa propre chute.  Alors, il décide de les dévorer comme le temps dévore ses victimes, à peine nées. Ainsi fait, il peut devenir le maître de toute chose, le maître d'un monde qui va lui appartenir sans partage. Avec le règne de Cronos apparaissent la mort et l'angoisse, autant dire l'angoisse de la mort qui n'est autre que cette conscience dramatique d'un temps marquée par le début d'un règne et par sa fin prochaine. Etre assez vieux pour mourir, selon la formule de Heidegger, c'est avoir vécu quelque chose de mesurable, même infiniment, un petit quelque chose qui suffit à précipiter la fin. Cronos est au début, il est aussi à la fin. Il est la figure d'un temps quantitatif, d'un moment déterminé dans un monde constitué. Il est le visage en nous du maître qui préfigure sa propre déchéance car en suppliciant Ouranos, Cronos a cru mettre fin à l'éternité tout en précipitant le monde dans l'inéluctable temporalité. Cronos a quelque chose d'Oedipe ; il se débarrase du père avec une complice inattendue, sa mère, mais la parole d'Ouranos, résonne comme celle de l'oracle : "Que ta progéniture te fasse subir ce que tu as fait subir à ton propre père !". Le tragique est à l'oeuvre dans l'oeuvre de Cronos, il est le double visage de l'homme, à la fois l'espoir et la crainte, le désir et la mort, le pouvoir et l'impuissance. Et la prédiction s'accomplira avec Zeus, le fils caché de Cronos.

Il est deux manières d'aborder la mort : la première du côté de Cronos avec Heidegger, Montaigne et Marc-Aurèle qui enseignent une pensée de la finitude contre le divertissement (Pascal)  ; la seconde du côté de l'éternité c'est-à-dire du tout de la nature sans commencement ni fin, chez Epicure comme chez Spinoza. Pour Epicure, s'il y a une pensée de la mort, c'est pour la vider de tout contenu. La mort n'est rien. la pensée de la mort n'a qu'un but, se libérer de toute idée de la mort et de toute représentation. Pourquoi ? Parce qu'elle encombre l'esprit des terreurs imaginaires et de l'illusion qu'elle suscite en procédant du désir fallacieux d'immortalité. Penser la présence de la mort revient à se heurter à l'irreprésentable, à produire par conséquent une insoluble contradiction qui consiste à faire exister ce qui n'est pas. L'esprit ne peut rester serein face à l'irreprésentable et ce d'autant que le désir de survivre à la mort est puissant. Alors, la raison défaite par l'imaginaire produira un au-delà, un arrière-monde avec ses corollaires, la crainte et l'espoir, l'ignorance et l'impuissance, la superstition. Bref, rendre la mort présente à l'esprit, c'est à coup sûr accabler l'homme et l'enferrer dans un malheur sans issue.  C'est pourquoi il s'agit de défaire l'empreinte que laisse la mort dans l'esprit : "elle n'est rien pour nous et quand nous sommes, elle n'est pas et quand nous ne sommes plus, elle ne nous concerne plus". Mais cet enseignement n'est possible qu'à partir de la physique atomistique et de la nature infinie et intemporelle qui rend compte du caractère passager de toute organisation matérielle. Si tout passe, le tout de la nature ne passe pas. Si la mort ne nous concerne pas c'est que notre existence, certes limitée, participe de cette nature éternelle par les atomes qui la constituent. Poussières d'étoiles, dirait Hubert Reeves, voilà ce que nous sommes. A ce titre, nous pouvons penser l'infini de la nature et son éternité et nous élever au rang de ces dieux bienheureux qui représentent, pour Epicure, des modèles de sagesse.

Pour Spinoza, et dans la même veine, la pensée de la mort amoindrit notre puissance d'agir ; elle émane des passions tristes qui limitent le déploiement de la vitalité du corps et de l'esprit. La mort est pure extériorité, toujours accidentelle et par conséquent sans rapport intrinsèque avec nous. Penser à la mort, c'est limiter sa puissance d'agir et cultiver la fatigue d'être soi, c'est donner raison à l'impuissance et à la passivité, c'est renoncer à vivre. Or, "nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels", dit-il. Ce "troisième genre de connaissance" élève l'homme à l'intuition de la nature perçue comme totalité infiniment créatrice. Cette conscience de l'éternité dissout définitivement la question de la mort et l'angoisse qui l'accompagne. Le sentiment d'éternité n'est pas une expérience du temps. Il est hors de toute chronologie, avant les frasques pathétiques de Cronos, dans une vision de la totalité qui élargit la conscience de l'homme. Expérience de durée pure, comme dirait Bergson.

Pourquoi dans ce cas, parler de la mort ? Les animaux parlent-ils de la mort, et le nourrisson fauché à peine né ? Pourrions-nous être à la hauteur de cette aphasie naturelle ? S'il ne s'agit pas de vivre à la façon du nourrisson ou d'un hérisson, il reste possible de retrouver par delà le temps social, le temps de la convention et le temps de la production, (peut-être sont-ce là d'ailleurs les véritable temps de la mort ?) une conscience de la nature mobile et insaisissable dans l'éternité du passage. Avec la disparition de Cronos, l'avant et l'après n'existent plus et la mort ne fait plus problème.

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06 décembre 2008

Quiétude

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J'avais décrété, il y a peu, que la pluie et l'intempérie béarnaises seraient toujours belles et douces, je le maintiens avec, il me faut le concéder, un peu de folie ou d'arrogance, allez savoir. Le Béarn est une terre d'eau. Celui qui oserait dire que l'océan est ailleurs serait frappé de grave cécité tant les pluies cumulées de ces deux dernières semaines peuvent impressionner l'homme de bon sens. L'océan est partout, dans l'air, dans la végétation, dans les brumes épaisses et les incessants nébulons, dans les torrents et les gaves. L'océan,le ciel et la terre sont une seule et même chose.

Profitant d'une courte accalmie matutinale, je me rends sur le bienheureux plateau du Bénou, entre Aspe et Ossau. Cet espace est une parenthèse de silence et de musique. Ici, chaque son se détache et s'affirme comme singularité : la cloche de quelques vaches zinzinule paisiblement comme des mésanges éparses, le chant grave et saccadé du Pic-vert pointe depuis quelques bouleaux voisins ; ici ou là, le chien domestique veille sur une chaumière égarée. Plus haut, les ailes immenses d'un vautour fendent l'air à la manière des planeurs.
Je songe, assis sur une pierre, face à l'immobilité du Moulle de Jaut, au murmure bruyant, cacophonique et saturé de l'humanité affairée, celle des villes agitées et des achats, celle du travail et du rendement, à toute cette humanité avide de besoins et de sourde volonté.
Ici, sur les bords de ce plateau d'altitude, les météores  jouent la musique d'un autre monde, une musique de pluie et de neige fondue, un chant pour les vivants.

Portez-vous bien.

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05 décembre 2008

Grande santé

Démocrite le rieur à Gori le terrien,

Tu me demandes comment je vais : Je vais bien et même fort bien depuis mon implantation béarnaise. Je vis de lumière, de douceur et cimes redressées, éternellement ouvert aux multiples sensations prononcées de la nature. J'ai enfin senti la force de la saison et la lente progression de l'automne, des altitudes vers le piémont et la plaine. Je suis devenu un végétal nomade, errant sur des routes qui invitent à la déroute. Bref, je retrouve ce que je n'aurais jamais dû quitter, la joie de la grande vibration planétaire qui a gravement disparu dans les contrées du Nord, vibration mutilée sous les immondices de l'activité humaine et de sa folle densité. Bref, je vis d'espace, de rocs et d'azur. Pour t'en rendre compte plus avant, clique ici :
http://www.infoclimat.fr/multimedia/photolive.php?start=0&d=&motcle=&region=&dept=&auteur=Démocrite&ord=
Ici, dés que le soleil parle, la sensation devient estivale car il n'y a pas de vent. On peut alors se déployer dehors sans se sentir agressé par les météores. Le travail, le labeur et la production me paraissent loin. Finie l'hystérie collective, terminées les violences répétées et les gueules de tête de mort, les sournoises rivalités, et la bassesse de ces gens qui se disent "professeurs" ou "éducateurs" tout en castrant la créativité des élèves.

Je retrouve ce que Nietzsche appelait "la grande santé", les puissances d'affirmation, avec deci-delà un verre de Jurançon pour célébrer le soleil du sud.

Porte-toi bien

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Trajets

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Il est des instants que l'on déguste avec un sentiment d'harmonie sans pareille. La lente rotation terrestre fit, ce soir-là, plonger l'astre majeur derrière le Cabaliros dans un silence cosmique d'une rare densité. C'est étrange de constater que ces processus astronomiques qui opèrent à des échelles que nous pouvons à peine concevoir se produisent sans bruit aucun. C'est là une belle leçon de sagesse quand l'infiniment grand rencontre l'infiniment petit, l'homme devant ce spectacle mouvant, et qu'ensemble ils font silence.
Quelques nébulons aphasiques participent de cette méditation crépusculaire et prennent ici toute leur dimension. Plus haut, d'autres hommes passent et deviennent une courbe de lumière dans l'immensité de la nature.
Portez-vous bien.

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Tout passe

Démocrite le rieur à David l'exalté

Je te rejoins grandement, cher ami, quant à l'usage que tu fais de la métaphore. Si la philosophie se destine à  la vérité c'est en ce qu'elle accepte sa propre faille à savoir le dévoilement d'un réel qui ne peut être nommé. Le Réel  est l'innommable, l'indicible, l'insaisissable, le tourbillon de Démocrite l'ancien, le hasard d'Epicure, la vacuité des Bouddhistes, le silence aphasique de Pyrrhon (le sceptique), la faille qu'aucune représentation ne peut combler adéquatement ; bref, la raison se tait devant l'éternelle mobilité du Réel, ce "il y a" qu'aucune équation ne peut formuler, qu'aucun discours rationnel ne peut contenir. Il ne reste plus que le silence et la poésie, ce recours ultime à la déroute d'un langage qui renonce à la prétention de "dire" et qui se contente de parler de manière tourbillonnaire, tel un jeu de forces antagonistes. La métaphore est une de ces mises en déroute et c'est pourquoi je te rejoins. Nietzsche l'avait bien vu : les hommes sont prisonniers de la grammaire (Crépuscule des Idoles) et de leur besoin de substances et de sens ; ils veulent, à tout prix faire exister de l'Etre quelque part, du Réel comme s'il suffisait de penser pour fonder quelque chose. Tout cela n'est que vanité, tout cela n'est qu'illusion. Alors, place à la poésie, à la contre-parole, à la métaphore sans langage et sans verbe, au refus de la syntaxe pour faire sentir, pour donner envie de goûter l'ivresse de la création et de la déroute dans l'expérience du Clinamen. Oui, mon ami, faisons vivre la métaphore !
- Si tu saisis l'impossible quête de la philosophie, ce qui revient à te dessaisir de toute prétention, c'est que tu découvres en toi l'impermanence, c'est-à-dire le  régime tragique de la nature. "/Tout passe/", selon le mot d'Héraclite le sage. Tout passe, même l'amitié, l'amour et ce qu'il y a de plus  important à nos yeux. Nous aussi nous passons comme des feuilles dans le grand vent d'ouest et pourtant, nous nous sentons importants, vivants et comme présents à l'éternité de la nature.  /Tout passe/ sauf le tout de la nature, ce /il y a/ que j'évoquais auparavant. Le tragique est la découverte de cette impermanence universelle, du régime passager de toute chose, sentiment de la mort au milieu de la vie ou plutôt le contraire, la vie, cas particulier de la mort. Cette ultime vérité défait toutes les autres puisque tout passe. La philosophie tragique procède d'un dévoilement du hasard pour seule réalité ; un impensable comme centre, un quelque chose qui défait toutes les certitudes jusqu'à son propre fondement : telle est  la philosophie tragique, une philosophie de la joie,  de la destruction et de la création, ce qui est une seule et même chose.
Concernant le mouvement, je crois que la réponse se trouve déjà dans ce développement. Ce n'est pas le mouvement qui fait problème car la flèche atteint la cible (Zénon), c'est la raison qui prive les choses de leur mouvement. (Revoir sur ce point les excellentes analyses de Bergson); Le mathématiques détruisent le mouvement car elle le nient en le spatialisant, en le reconstruisant. Il faut se défaire là encore de la rationalité délirante qui nous prive de ce contact avec la durée ou la mélodie secrète et pourtant immédiate du monde.

Porte-toi bien

Posté par Democrite à 18:33 - Epistolaires - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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