CLINAMEN : le blog de Démocrite

Journal d'un prof de philo, philosophie, carnet de déroute, photos, soliloques : expression et partage d'une singularité, à un atome d'écart.

08 juin 2009

L'école ou la fabrique de l'Etat-utérus !

Je dois beaucoup à mon enseignement des sciences humaines en BTS ESF (Economie Sociale et Familiale). J'y ai appris bien mieux que dans les classes de philosophie la signification et le rôle joué par les institutions dans la construction d'un sujet socialisé, normé et intégré ("formé" dirait-on dans le monde scolaire), participant ou pas aux tâches exigées par la collectivité, sujet largement déterminé par ce pouvoir invisible en constante circulation.

C'est une idée qui ne passe pas auprès des étudiants, qui heurte beaucoup les lycéens et qu'enseigne pourtant la sociologie depuis Durkheim : les sentiments, les émotions (amours, répulsions, haines etc.), les idées (représentations), les conduites, les référents moraux intériorisés le sont à partir de ces institutions (et l'école en est une évidemment) qui "déterminent toutes nos manières de sentir, de penser et d'agir et que l'individu trouve préétablies dans la société". Si l'idée d'un surdéterminisme social est insupportable en ce qu'il prive l'individu de son apparente autonomie et de sa liberté, celle d'un déterminisme relatif au caractère plus ou moins défaillant des institutions permet de penser tout à fait autrement la problématique du rapport à autrui, du rapport à l'autorité, au pouvoir, à la compétence mais aussi la question de la santé et de la pathologie scolaire, de la réussite ou de l'échec ou de l'ennui et du goût et dégoût de l'école et dans l'école.

En règle générale, la tendance obsessionnelle des acteurs du système scolaire est à la psychologisation intempestive des conduites (que j'ai déjà longuement critiquée sur Clinamen) : "vous comprenez, mon fils échoue à l'école parce qu'il est amoureux (il a la tête ailleurs...), parce qu'il vient de se faire plaquer..., cette élève est anorexique, celle-ci est aboulique,  cette autre est phobique, celui-ci est dyslexique, celui-là est prématuré, endeuillé, cet autre homosexuel et celui-là hyperactif, celui-ci spasmophilique, cet autre boulimique, celui-là aphasique etc. Bref, toute une panoplie de pathologies, de conduites spécifiques supposant des référents psychanalytiques, historiques, personnalisés et familiaux  sévissent désormais dans les cours et dans les têtes au point que les tiers-temps sont en train de devenir quasiment la règle lors des examens du baccalauréat. Psychologisation intempestive !

Et tout cela marche fort bien car plus on s'en remet à l'histoire de ces supposées singularités personnelles, moins on interroge l'institution scolaire et son fonctionnement interne. Cela arrange tout le monde et pour commencer les professeurs et les élèves qui trouvent tous "des circonstances atténuantes", des explications plausibles permettant d'éviter de questionner les processus qui rendent possible des expressions symptômatiques dans les classes et à l'école d'une manière générale. Ainsi, lorsque l'Etat aborde le difficile problème de l'absentéisme scolaire, sa réponse (comme toujours) consiste à incriminer les parents (évidemment défaillants, démissionnaires), à réduire les allocations familiales sans jamais interroger le fait que les élèves s'ennuient à l'école, qu'ils ont trop souvent le sentiment de perdre leur temps ou de le monnayer contre un diplôme dont on ne connaît plus, à juste titre, la valeur. En fait, pour le psychosociologue, l'ennui dit quelque chose du système, désigne une force qui s'adresse à l'intelligence et lui impose de se taire, de se soumettre et d'absorber des contenus sans résistance.  Si bien que contrairement à l'idée reçue, l'école buissonnière (sécher les cours),de plus en plus criminalisée, pourrait bien se comprendre comme un ultime moment indispensable à la réappropriation de soi-même, sorte de processus d'individuation dans le refus d'une conduite domestiquée, servile et tournée vers une rentabilité (les notes) veule !  C'est dire si l'institution exige quelque chose de l'individu : un abandon, un renoncement, une soumission, une aliénation ?

Et si tous les symptômes évoqués plus haut avaient en partie à voir avec le pouvoir de l'école, sa violence cachée ? La psychanalyse a eu le mérite de révéler la part de jouissance inconsciente qui anime  la paradoxale "vitalité" des symptômes dans leur résistance et lorsqu'ils s'expriment à l'école, cela doit signifier quelque chose de l'école elle-même. Peut-être est-ce même la jouissance du système et des acteurs qui s'exprime sadiquement dans l'étalage désormais coutumier de l'histoire subjective des élèves et de leur vie privée. Et à mieux y regarder, l'accès à la vie privée de l'élève fragilise gravement le statut même de l'élève, censé le protéger de sa vie familiale, de ses passions personnelles, des influences domestiques qui pèsent sur lui. Etre élève, ce n'est plus être réductible à sa famille, à son histoire, à ses représentations. C'est se confronter à l'universel de la pensée rationnelle et critique, c'est rencontrer l'objectivation du discours scientifique, la force des documents historiques qu'il s'agit de faire parler etc. Si tout se confond dans les murs d'un lycée, si la sphère publique se mèle de la sphère privée et réciproquement (qu'on observe les tendances croissantes des parents sous l'impulsion des politiques à se penser aptes à définir ce que doit être l'école pour leurs enfants !) (rappelons au passage qu'un élève n'a pas de parent et que l'expression parent d'élève est une contradiction dans les termes.), non seulement le système scolaire bascule dans l'hystérie collective (le problème de l'un est endossé par tous) mais on assiste alors à l'effondrement du système symbolique qui protège pourtant de la violence, de la régression pathologique et de l'infantilisme généralisé.

Parler de la crise de l'école, c'est parler d'abord des crises dans l'école, de ces paroles qui disent quelque chose des dysfonctionnements qui aujourd'hui s'institutionnalisent et menacent gravement les conditions de l'étude. La psychologisation des conduites aura bientôt raison du savoir et l'école sera prochainement cette "garderie nationale", cette crêche collective  au service d'un totalitarisme sécuritaire et hystérique d'un nouveau genre : la fabrique sous surveillance de l'Etat-Utérus !

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07 juin 2009

Rétrospective : de la dialectique professionnelle 3

Il y a une authentique jubilation à enseigner lorsqu'on sait trouver la place qui convient. L'enseignement est d'abord un problème topologique, c'est une question de lieu, de place et de positionnement psychique. Beaucoup se fourvoient en ce qu'ils s'imaginent que le savoir suffit, que la verticalité historique des contenus maintient l'attention dans le cercle vertueux de la connaissance. Tous oublient que l'école est d'abord un lieu, un site, une position. Le métier est géographique ; il se déploie à la surface des salles de classes que nous occupons avec nos corps, trop souvent niés dans et par l'institution. Il faut prendre conscience de la verticalité imposée à ces mêmes corps par la pesanteur de l'histoire, par la tradition scolaire, par la position des maîtres, par la symbolique de la domination qui s'exerce dans une hypocrisie généralisée.

Lâche domination en vérité qui renonce à l'exigence et autorise la plus sauvage des sélections en abandonnant l'autorité de l'élève (dont j'ai parlé précédemment) au marché, aux impératifs du travail, à la professionnalisation. Plus l'école côtoie l'entreprise et la prend pour modèle, plus l'élève cultive l'angoisse du chômage, de l'échec sur le mode de l'aliénation à la production sur laquelle il n'a et n'aura aucune maîtrise.

J'ai rapidement compris que le but véritable de l'école n'est pas d'instruire ni de construire la citoyenneté mais d'introjecter les rouages sociaux et les modèles qui, par la fabrique de l'ennui, vont éteindre les sources de la créativité, les forces vives du questionnement et l'interrogation métaphysique essentielle qui arrache à la seule nécessité sociale, au travail et à la consommation. Kant l'a admirablement résumé dans son Traité de pédagogie : "L'élève ne va pas à l'école d'abord pour apprendre quelque chose mais pour se tenir tranquille", entendons par là qu'il doit faire l'épreuve de la loi et de la discipline contre le jeu de ses impulsions et de ses désirs. Si l'idée peut se comprendre, le problème se pose de savoir jusqu'où s'étend la contrainte de la loi. S'étendre, oui, la dynamique de l'extension est au centre du vaste programme scolaire. Nous retrouvons notre enjeu initial, enjeu d'essence topologique : l'école est un lieu d'affrontement du désir et de la loi des hommes mais une loi corrompue par les impératifs d'un économisme soumis au marché. Et dans cet affrontement, tout est question de territoire, d'espace psychique à occuper, d'invasion mentale, de saturation symbolique. L'emploi d'un temps déjà surchargé pour ne pas dire compressé est au service d'une saturation des espaces psychiques interdisant le rêve, la patience, la temporalité propre au questionnement, à la maturation. Le vide est banni comme obstacle au plein, au remplissage imposé par l'étude et au gavage dicté par la tyrannie des programmes.

Comment ne pas basculer dans une forme de nihilisme pédagogique ? Comment ne pas être le jouet de cette institution qui destitue le sujet dans l'anéantissement des océans et la propagation des continents ? Pauvres continents en vérité qui ne contiennent plus rien et se vident de leur substance à mesure qu'ils recouvrent les eaux fertiles de la création et de la dérivation.

A suivre.

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Salutation au Lurien

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Pic de Chérue (2195 m), val d'Ossau, Démocrite

Je me tiens au sommet du Pic Chérue. Partout autour de moi s'élèvent des géants, des frères de montagne, des divinités telluriques, des compagnons de route et de déroute. Les yeux seuls ne suffisent pas ! Les bras tendus captent la force des éléments : l'aérien et le terrestre se concentrent dans la paume de mes mains ; le Lurien qui me fait face invite le marcheur à l'ascension majeure. Ces dieux de la croute terrestre sont les sirènes d'Ulysse, leur chant minéral et fleuri s'empare de la volonté de l'homme pour le mener dans les profondeurs de la déroute fatale. Il faut résister à l'appel spontané des hauteurs et préférer la lente sagesse de la salutation et du pas de côté.

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Pic du Midi d'Ossau, 2884 m

Posté par Democrite à 12:21 - Singularités optiques - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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