La pensée procède de traces anciennes, de routes psychiques et neuronales établies, de sûretés intérieures qui contribuent à l'organisation d'une perception unifiée et d'un sentiment de reconnaissance stabilisant mais fallacieux. Ces routes de l'activité mentale constituent le modèle souterrain de la marche ordinaire, de la marche dans la nature, des marches, devrions-nous dire. Et de ces marches dépendent des conceptions radicalement distinctes de l'existence, des marches à l'image de la pensée et de la vie, de son audace ou de sa crainte...

Il est plusieurs catégories de marcheurs, au moins trois. La première cherche dans le pas la trace déjà constituée, la mémoire des anciens hommes, la balise qui oriente la trajectoire et lui confère une signification durable. Q'on pense au chemin de Compostelle, à tous ces voyages ritualisés ponctués par une finalité précise : faire corps avec une mémoire, une pensée, une tradition, une histoire, une sacralité etc. Qu'on songe à ces moines qui sacrifient au rituel de la route et dont la marche est tout entière absorbée dans une spiritualité globale, héritée. Ici, l'itinéraire est singulier sur le terrain du vécu mais tout entier tourné vers le grand Autre, entendons le clan, l'institution, les prescriptions morales et religieuses.

La seconde est la catégorie du marcheur grégaire, situation appauvrie par rapport à la précédente en ce qu'elle n'est pas solitaire et trouve sa raison d'être dans le groupe et ses recommandations. Marcher, oui, mais avec les autres et par les autres dans une relative logique d'interdépendance, de familiarité, de potentielle solidarité. Le marcheur grégaire n'est pas le marcheur spirituel car il est d'abord un randonneur socialisé et socialisant. La marche devient l'occasion de la discussion, de la confidence parfois, de la rigolade souvent. Marche bruyante, sonore, collective, marche tout entière centrée sur l'impératif catégorique de la sécurité et de la norme, il n'est pas de bon ton de s'isoler, de s'éloigner, de contourner, et d'errer. Le marcheur grégaire est responsable, équipé. Il porte avec lui téléphones, balises et secours potentiels.Il doit pouvoir répondre de ses actes. Le groupe protège l'individu, il médiatise tout rapport à la nature dans un chemin pensé, conçu et anticipé. Le chemin est un rail fleuri mais un rail tout de même dans la signification dont il est a priori investi.

La troisième est la marche esthétique ou éthique, marche délibérément solitaire et contemplative, marche sans but, sans finalité autre que celle d'une traversée de son propre corps, de ses propres ressources dans une nature qui donne et qui prend. La marche éthique est, en ce sens, une marche tragique car elle approfondit dans son pas le sentiment aigü de l'impermanence et de l'extrême créativité de sa propre puissance comme de celle d'une nature qu'aucun chemin mental, qu'aucune route tracée ne peut unifier. La marche éthique est ainsi une expérience immédiate de la déroute, le clinamen à l'oeuvre dans l'exploration, dans le regard porté sur le réel. Cette marche est désertique, pauvre sur le terrain de la convention sociale et de ses exigences. Le marcheur grégaire désapprouve la marche éthique, la réprime voire la censure car elle défait l'idéal sécuritaire, déconstruit la norme et rend le marcheur à sa solitude, à la seule force de son organisme, à l'implacable vérité de sa vitalité et de ses failles. Qu'on creuse, qu'on procède à une généalogie de la marche grégaire et nous trouverons, enfouie, tapie dans l'ombre de la route, le désir ardent récusé, refoulé, interdit, désir censuré de la déroute et de l'expérience mobile. Le marcheur grégaire est un moralisateur ! Il incarne l'esprit de la meute et sa domesticité dans le ressentiment vis-à-vis du marcheur éthique. Mais à mieux y regarder, il souffre d'envie car sa vitalité s'ennuie dans les murs de la coutume, fût-elle apparemment joyeuse.

Peut-on se hisser jusqu'au silence éternel des espaces infinis sans sombrer dans l'effroi à la manière de Pascal ? Au bord de cet effroi, de ce grand silence de surface qui recouvre le bouillonnement de son idiosyncrasie débute l'autre bouillonnement qui répond au premier, le tourbillon universel, le hasard que le pas du marcheur éthique emprunte. Le spirituel, lui, recouvre sa marche d'un idéal, d'une surnature, d'une divinité qui l'arrache au tragique de sa traversée et lui donne un sens. La marche spirituelle est construction d'un ordre ou sa confirmation. Le corps, dans la souffrance et l'effort qui lui sont imposés par la volonté de l'esprit doit être domestiqué, surmonté. Ses tendances internes, ses affects et ses humeurs doivent finir par se taire dans cet ascétisme imposé par la route que les héros fondateurs ont déja tracée. Sur-route, en vérité, que celle de la marche spirituelle, sur-investissement et transcendance confèrent au pas sa domination et sa réfutation graduelle du hasard et de la déroute. Le grégaire, lui, fuit la nature dans le sillon domestique du divertissement social et "fait" tel ou tel sommet là où le marcheur éthique dé-fait, dé-construit, dé-route les certitudes et les trames, éprouve dans sa propre transpiration la pénétration du réel et sa topologie corporelle. L'esthétique de la marche est tout à la fois singularisation et dé-conventionnalisation. L'itinéraire se construit à mesure que la conscience se fait "peau", surface mobile d'impressions, d'expressions, de dés-orientations successives. Ainsi, la construction est tout à la fois dé-construction et dé-fection ;  la cause est perdue à jamais, la raison, toujours seconde décentrée laisse place à une conscience sensorielle démultipliée. Telle est la beauté impermanente de la marche éthique, une esthétique de la marche, une esthétique de la pauvreté.

"Quand je sors de chez moi pour aller me promener, sans savoir encore où je porterai mes pas, et m'en remets à mon instinct de décider pour moi, je m'aperçois, si bizarre, si fantasque, cela paraisse-t-il, que je finis inévitablement par m'arrêter au sud-ouest, dans la direction de tel bois ou pré particulier, quelque herbage ou hauteur abandonné, par là situé. Mon aiguille est lente à se fixer ; elle n'indique pas toujours plein sud-ouest, il est vrai - et elle a de bonnes raisons pour varier ainsi - mais elle se pose toujours entre l'ouest et le sud-sud-ouest. C'est par là qu'est l'avenir pour moi, et la terre me semble plus inépuisable, plus riche de ce côté-là." Thoreau (Balades)

Thoreau parle dans Balades de son irrépressible besoin de marcher vers l'ouest, vers cet occident que nul ne parcourt et n'a déjà parcouru à sa place. L'ouest serait-il de trop ? Pourquoi indiquer encore une direction ? Il ne s'agit que d'un cap, d'une "occidentation" de la marche car Thoreau ne part pas vers l'Orient.  L'"occidentation" est une dés-orientation. L'orient est du côté grégaire mais aussi du côté spirituel, celui du grand Autre, de la Voie dont il s'agit de se libérer. Marcher vers l'ouest, c'est marcher vers la nature sauvage, into the wild, vers sa propre nature dé-couverte, affranchie de la pesanteur des conventions dont font partie les idéaux de la transcendance. L'occident est vierge car il est n'est que surface d'impressions comme la peau de l'homme stimulée par la résistance de l'air et de la pente. L'occident est vierge car il laisse une place décisive à "l'instinct" ou à l'intuition. La pensée, la rationalité sont du côté de l'orient - qu'on songe au texte de Kant, qu'est-ce que s'orienter dans la pensée ? -  L'orientation est le soleil de l'est, du matin, de l'origine et du passé ; soleil historique marqué par l'apprentissage, l'éducation des maîtres, soleil de l'enfance que la route terrestre doit contenir dans sa circularité socio-symbolique. L'occident est au contraire la sauvagerie du devenir, le déclin crépusculaire, l'embrasement des facultés, la mise à l'épreuve de la trajectoire dont on craint précisément la déroute et l'errance. L'occident est la terre insoumise de l'avenir et du devenir confondus, l'ellipse marquée par le tourbillon brisant définitivement la ligne et livrant la marche à la seule poésie, au pas de côté imposé par le roc, au souffle éparpillé de la forêt, aux étoiles vagabondes et coruscantes. Thoreau marchait vers l'ouest, Mac Candless marcha vers le nord, le poète marche sur les conventions et tous se rejoignent dans cette esthétique de l'existence retrouvée.

A  Christopher Mac Candless.