CLINAMEN : le blog de Démocrite

Journal d'un prof de philo, philosophie, carnet de déroute, photos, soliloques : expression et partage d'une singularité, à un atome d'écart.

30 juillet 2009

Réaction de Clément à l'Esthétique de la marche

J'ai reçu ce commentaire tout à fait intéressant de la part de Clément relatif à mon texte sur l'Esthétique de la marche. J'aurais pu l'éditer dans la rubrique "Epistolaires" mais pour plus de clarté, je l'intègre ici, pour pouvoir donner suite et prolonger au plus vite cette réflexion.

"On pourrait associer ta distinction entre les trois marcheurs à une distinction entre les pratiques musicales que sont l’interprétation (où se loge une recréation personnelle dans un canevas faisant autorité, par exemple une partition de Bach), la reprise (où l’on s’efface soi-même complètement pour chercher à coller à un modèle impersonnel) et l’improvisation (où l’on s’élance vers l’inconnu en courant le risque permanent de la fausse note). De travailler en ce moment sur des suites de Bach me donne à penser que la fidélité à un héritage n’exclut nullement l’idée d’une quête personnelle : une belle partition est comme un prisme où se réfracte une luminosité cachée qu’on porte en soi. Une création est possible dans les nuances du phrasé par lequel on fait revivre un texte mort. Je suis certain que les pèlerins de St Jacques de Compostelle confèrent tous à leur marche un sens singulier qui les éloigne des sentiers battus, même si l’enjeu général est le même. D’autre part, l’improvisation court toujours le risque de ne faire que reprendre des schémas mélodiques déjà entendus, tout comme une fuite en avant dans la solitude pourrait n’être en vérité qu’une vaine tentative pour reprendre à son compte une démarche déjà menée par d’autres. Quoiqu’il en soit, il me semble qu’il est nécessaire de se mettre en route, même si l’on est condamné à passer l’été dans une ville, pour dégager les formes d’harmonie latente qu’on porte en soi et qui, tant qu’on ne les entend pas résonner, nous laissent nostalgiques. "

Texte publié avec l'autorisation de l'auteur

Posté par Democrite à 21:51 - Carnets de déroute - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

la musique comme les autres arts

En tant qu'acteur, je fais très attention à la position, voire au positionnement de mon corps. Le mot "positionnement" signifie que je dois penser à ce que raconte mon corps pour dire "d'où je parle".
A sa naissance, le nouveau né est emporté dans un lieu à part pour un court examen avant d'être remis à sa mère. Dans cette série d'examens, est inclus ce qui est couramment appelé le test des pas archaïques, l'enfant est soulevé de terre pour vérifier qu'il a le réflexe de battre l'air avec ses jambes comme on met un pied devant l'autre. Ce mouvement de la marche est donc fondateur. Pour moi il est même un mouvement vital. Ce n'est pas seulement lui qu'on veut retrouver dans les marches adultes. C'est ce mouvement de balancier, postérieur à la naissance et qui est associé à la berceuse. Celui-ci ou bien un autre moins naturel: Les arts-martiaux chinois nous apprennent que se balancer d'avant en arrière (mouvement qu'on retrouve chez certains malades mentaux et autistes) crée une autosuggestion violente ou un simple énervement. Au contraire, se balancer de gauche à droite, apaise. (Essayez!)Les régimes totalitaires ou simplement le service militaire valorisent davantage, par un corps raidi, le balancement d'avant en arrière dans et par la marche militaire qui enlève toute pensée individuelle au profit de la pensée unique et collective. Le balancement de gauche à droite, qu'on peut retrouver dans une marche où le corps est relâché, est du domaine de la rêverie. Honnie rêverie!
Comme Howard Barker considère la tragédie comme forme théâtrale marxiste par son pouvoir de créer une communion du public dans une même douleur, et la comédie musicale comme forme d'extrême droite parce qu'elle individualise le spectateur qui restera sur son quant à soi, la marche peut être envisagée de la même manière selon que le corps est raidi ou relâché. En musique cela se traduit assez évidemment dans la différence entre une berceuse et une marche militaire. L'une va vers le rêve, l'autre vers la mort, l'une vers la rêverie féminine l'autre vers la guerre virile, l'une vers l'abstrait, l'autre vers le concret, l'une va de l'individu au Grand Tout et l'autre du collectif à la pensée unique. L'une vers l'ordre, l'autre vers un la nébuleuse.

Le corps de l'acteur (mais je pense qu'il en va de même du musicien, du danseur et même d'un peintre comme Pollock) se situe probablement à mi-chemin, dans un corps tendu (mais tendu "vers" quelque chose ou quelqu'un et non tendu sur lui-même) et un corps relâché, c'est à dire entre le contrôle et le lâché-prise. Alors les ingrédients de l'interprétation sont réunis dans un seul et même corps, et au mieux en un seul instant. Parce que le corps (et l'esprit avec évidemment) est parvenu à une forme de sérénité entre l'effroi de l'inconnu et le trop-quotidien-pour-être-rassurant.C'est à dire à peu de chose près, entre l'effroi de Pascal devant l'infiniment grand et sa peur de rester seul et serein à la fois dans sa cellule.
C'est la la position de l'art vivant, il exprime le fondement de la vie et renoue avec le moment où le nouveau né chez qui on teste les pas archaïques, n'a pas encore choisi entre les deux mouvements qu'on va lui proposer, la berceuse ou la marche militaire.
Même si, je dois l'avouer, je préfère toujours entendre des mots doux et une mélodie fredonnée, que de grands cris sur fond de tambours et trompettes!
On penche toujours plus vers l'un ou vers l'autre. Même sur scène.

Posté par Angela Transbury, 31 juillet 2009 à 12:08

La marche est sans idée

Merci infiniment pour ce commentaire éclairé et cette analyse. j'ai préféré réagir à votre propos sous la forme d'une page distincte qui poursuit la réflexion dans l'Esthétique de la marche II.
Amicalement

Posté par Démocrite, 02 août 2009 à 09:13

Entre tension et lâchez-prise

Clément dit bien mieux ce que j'ai essayé de dire sur la valeur libératrice de certains itinéraires pré-établis.
Je suis par contre assez consterné par les propos de ce Baker, que rapporte Angela Transbury. Me voilà donc, selon mes humeurs, ayant des goûts d'extrême-droite ou marxiste! Toute tentative de plaquer un jugement, moral ou politique, à une attitude artistique ne peut être que vouée à l'échec, comme de donner des valeurs absolues à des mouvements définis du corps.
Par contre, l'essentiel est dit sur le corps de l'acteur, entre tension et relâche, et rejoint je crois, à la fois ce que dit Clément de l'interprète, et cette image de la conscience poétique, qui est comme un oiseau dans la main: si l'on serre trop peu, il s'échappe; si on sert trop, il étouffe ou on lui brise les ailes.
Quant à Compostelle... Je crois que la plupart des marcheurs, prenant ce pèlerinage au pied de la lettre, et faisant de l'église Saint-Jacques le vrai but sont dans l'ordre de la reprise,de la convention, du grégaire, du but préétabli.
Mais il en est d'autres, rares, et il n'en est plus guère parmi les contemporains, qui marchèrent là sur une voie symbolique, sans but préétabli, le pas tendu par l'itinéraire, mais relâché par la disponibilité à entendre ce que dit le vent.

Posté par charp, 07 août 2009 à 14:05

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