J'ai reçu ce commentaire tout à fait intéressant de la part de Clément relatif à mon texte sur l'Esthétique de la marche. J'aurais pu l'éditer dans la rubrique "Epistolaires" mais pour plus de clarté, je l'intègre ici, pour pouvoir donner suite et prolonger au plus vite cette réflexion.

"On pourrait associer ta distinction entre les trois marcheurs à une distinction entre les pratiques musicales que sont l’interprétation (où se loge une recréation personnelle dans un canevas faisant autorité, par exemple une partition de Bach), la reprise (où l’on s’efface soi-même complètement pour chercher à coller à un modèle impersonnel) et l’improvisation (où l’on s’élance vers l’inconnu en courant le risque permanent de la fausse note). De travailler en ce moment sur des suites de Bach me donne à penser que la fidélité à un héritage n’exclut nullement l’idée d’une quête personnelle : une belle partition est comme un prisme où se réfracte une luminosité cachée qu’on porte en soi. Une création est possible dans les nuances du phrasé par lequel on fait revivre un texte mort. Je suis certain que les pèlerins de St Jacques de Compostelle confèrent tous à leur marche un sens singulier qui les éloigne des sentiers battus, même si l’enjeu général est le même. D’autre part, l’improvisation court toujours le risque de ne faire que reprendre des schémas mélodiques déjà entendus, tout comme une fuite en avant dans la solitude pourrait n’être en vérité qu’une vaine tentative pour reprendre à son compte une démarche déjà menée par d’autres. Quoiqu’il en soit, il me semble qu’il est nécessaire de se mettre en route, même si l’on est condamné à passer l’été dans une ville, pour dégager les formes d’harmonie latente qu’on porte en soi et qui, tant qu’on ne les entend pas résonner, nous laissent nostalgiques. "

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