Suite de cette aventure hors sentier : grâce aux réactions passionnantes de Clément et d'Angela Transbury (voir Esthétique de la marche et analyse de Clément), je publie ici le commentaire que je viens de rédiger pour prolonger une réflexion inachevée.

"Merci infiniment pour la qualité de cette analyse doublée d'une expérience de la scène qui, à mon sens, exprime bien la place potentielle de la marche ou de la posture corporelle entre culture et nature. Ce lâcher prise que vous évoquez et auquel renvoie le mouvement quasi-primal et archaique du nouveau-né n'est pas sans rappeler l'énergie considérable contenue dans l'organisme et que la culture tente immanquablement de domestiquer dans des formes plus ou moins louables (qu'elles soient politiques, artistiques ou éducatives).

En ce sens, et cela méritera un article plus fourni et des précisions dans Clinamen, la musique comme le théâtre ne peuvent rencontrer directement l'expérience de la marche dans sa forme tragique parce que l'art demeure le jeu de la convention humaine sans autre référent externe que lui-même (contre lequel je n'ai rien à redire évidemment). Mais c'est la limite de la thèse soutenue par Clément, thèse que je comprends, à laquelle j'aurais pu adhérer par séduction en d'autres temps mais que je ne partage plus car elle passe à côté du plan métaphysique qu'est celui de la nature irreprésentable, entendons le réel. Ce plan est englobant, il est le fond sur lequel se surajoutent avec plus ou moins de talent et de beauté, l'art et ses multiples conventions sociales. Le plan de la nature désigne aussi des conventions mais comprises celles-là comme des rencontres physiques élémentaires (des rencontres ou des chocs de particules, d'organismes et de milieux etc. - la convention signifiant étymologiquement, ce qui vient ensemble) qu'aucune raison ne peut justifier, ni comprendre. Telle est cette convention de la nature, illimitée et insaisissable, impermanente et vagabonde que la marche tragique peut retrouver dans son pas, sous la forme d'une intuition du hasard absolu.

C'est là le point de séparation avec les autres formes de marche (spirituelle, grégaire [comme la marche militaire]). Ces dernières, habitées par une finalité peuvent pressentir l'épouvante et le tragique mais le fuient autant qu'il est possible, à la manière de Pascal recouvrant l'insignifiance du réel dans la conversion définitive à la transcendance.
En clair, la marche esthétique est sans idée, sans concept, comme le sage chinois (Voir le texte de F. Jullien); les autres restent attachées à l'idéologie du groupe (grégaire) ou à celle d'une transcendance quelconque, à un idéalisme insurmonté qui dédouble le réel par et grâce à la représentation et au concept. Tant qu'on est attaché aux idées, on ne peut pas faire l'expérience de cette marche esthétique, de cette déambulation primitive du petit d'homme.
Comme vous, à tout choisir, je préfère la berceuse au chant militaire mais à vrai dire, le vent du large me sied davantage car il ne me dit rien de particulier, ne signifie rien et me laisse être sans idée aucune.

Pour approfondir la question de l'art et du silence ou de l'aphasie, je renvoie à la lecture de mon article : l'art et l'aphasie.

Sans doute, puis-je trouver dans ces mots de Pessoa l'expression magnifiée du silence de la nature et du bruit saturé de la pensée: 

"Holà, Gardeur de troupeaux,

sur le bas-côté de la route,

que te dit le vent qui passe ?"

"Qu'il est le vent, et qu'il passe,

et qu'il est déjà passé

et qu'il passera encore.

Et à toi, que te dit-il ?"

"Il me dit bien davantage,

De mainte autre chose il me parle,

de souvenirs et de regrets,

et de choses qui jamais ne furent."

"Tu n'as jamais ouï passer le vent.

Le vent ne parle que du vent.

Ce que tu lui as entendu dire était mensonge,

Et le mensonge se trouve en toi."

                                                  Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux