CLINAMEN : le blog de Démocrite

Journal d'un prof de philo, philosophie, carnet de déroute, photos, soliloques : expression et partage d'une singularité, à un atome d'écart.

01 août 2009

Esthétique de la marche II : la marche esthétique est sans idée

Suite de cette aventure hors sentier : grâce aux réactions passionnantes de Clément et d'Angela Transbury (voir Esthétique de la marche et analyse de Clément), je publie ici le commentaire que je viens de rédiger pour prolonger une réflexion inachevée.

"Merci infiniment pour la qualité de cette analyse doublée d'une expérience de la scène qui, à mon sens, exprime bien la place potentielle de la marche ou de la posture corporelle entre culture et nature. Ce lâcher prise que vous évoquez et auquel renvoie le mouvement quasi-primal et archaique du nouveau-né n'est pas sans rappeler l'énergie considérable contenue dans l'organisme et que la culture tente immanquablement de domestiquer dans des formes plus ou moins louables (qu'elles soient politiques, artistiques ou éducatives).

En ce sens, et cela méritera un article plus fourni et des précisions dans Clinamen, la musique comme le théâtre ne peuvent rencontrer directement l'expérience de la marche dans sa forme tragique parce que l'art demeure le jeu de la convention humaine sans autre référent externe que lui-même (contre lequel je n'ai rien à redire évidemment). Mais c'est la limite de la thèse soutenue par Clément, thèse que je comprends, à laquelle j'aurais pu adhérer par séduction en d'autres temps mais que je ne partage plus car elle passe à côté du plan métaphysique qu'est celui de la nature irreprésentable, entendons le réel. Ce plan est englobant, il est le fond sur lequel se surajoutent avec plus ou moins de talent et de beauté, l'art et ses multiples conventions sociales. Le plan de la nature désigne aussi des conventions mais comprises celles-là comme des rencontres physiques élémentaires (des rencontres ou des chocs de particules, d'organismes et de milieux etc. - la convention signifiant étymologiquement, ce qui vient ensemble) qu'aucune raison ne peut justifier, ni comprendre. Telle est cette convention de la nature, illimitée et insaisissable, impermanente et vagabonde que la marche tragique peut retrouver dans son pas, sous la forme d'une intuition du hasard absolu.

C'est là le point de séparation avec les autres formes de marche (spirituelle, grégaire [comme la marche militaire]). Ces dernières, habitées par une finalité peuvent pressentir l'épouvante et le tragique mais le fuient autant qu'il est possible, à la manière de Pascal recouvrant l'insignifiance du réel dans la conversion définitive à la transcendance.
En clair, la marche esthétique est sans idée, sans concept, comme le sage chinois (Voir le texte de F. Jullien); les autres restent attachées à l'idéologie du groupe (grégaire) ou à celle d'une transcendance quelconque, à un idéalisme insurmonté qui dédouble le réel par et grâce à la représentation et au concept. Tant qu'on est attaché aux idées, on ne peut pas faire l'expérience de cette marche esthétique, de cette déambulation primitive du petit d'homme.
Comme vous, à tout choisir, je préfère la berceuse au chant militaire mais à vrai dire, le vent du large me sied davantage car il ne me dit rien de particulier, ne signifie rien et me laisse être sans idée aucune.

Pour approfondir la question de l'art et du silence ou de l'aphasie, je renvoie à la lecture de mon article : l'art et l'aphasie.

Sans doute, puis-je trouver dans ces mots de Pessoa l'expression magnifiée du silence de la nature et du bruit saturé de la pensée: 

"Holà, Gardeur de troupeaux,

sur le bas-côté de la route,

que te dit le vent qui passe ?"

"Qu'il est le vent, et qu'il passe,

et qu'il est déjà passé

et qu'il passera encore.

Et à toi, que te dit-il ?"

"Il me dit bien davantage,

De mainte autre chose il me parle,

de souvenirs et de regrets,

et de choses qui jamais ne furent."

"Tu n'as jamais ouï passer le vent.

Le vent ne parle que du vent.

Ce que tu lui as entendu dire était mensonge,

Et le mensonge se trouve en toi."

                                                  Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux

Posté par Democrite à 19:17 - Carnets de déroute - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

une échelle

Ce que vous (et Pessoa) dites du vent et de son langage en rapport avec l'art, me touche.
Et, si je comprends bien ce que vous dites de l'aphasie, je crois que je ne dis pas autre chose dans mon blog sur les autres et l'amour que je leur porte:

"Si je parle très mal des autres et de ce qu'ils font, c'est justement parce que je suis bloqué par la seule chose qui soit valable à mes yeux : L'amour que je leur porte. Je ne sais que dire que je les aime et je ne sais pas dire pourquoi ni comment. Un peu comme le poète japonais devant la beauté d'une fleur perce-neige ne sait dire que "ça". Un peu aussi comme Proust, exalté, excité, trop plein de je ne sais quoi (de nature probablement), arrive, après une promenade en forêt, au bord d'une marre et ne sait que frapper l'eau avec son parapluie en criant "zut, zut, zut".

La psychologie m'emmerde, le sentiment est de l'ordre de l'indicible. Certains pensent que la poésie et l'art en général sont justement la tentative de rendre tangible cet ineffable et je pense en revanche qu'il garde toute sa force quand on lui donne le droit de rester à la place à laquelle il appartient.

Je ne sais dire que ça."

Je lis les articles auxquels vous nous renvoyez et vraiment je me délecte. Honnêtement c'est parfois obscur mais il en va de la philosophie comme de la littérature, elles demandent un effort (à la différence de certains autres arts d'ailleurs, je me disais ça hier...)
En tous cas j'aime sentir un peu de crainte chez vous dans cette question: "l'art ne serait-il pas dés lors la grande menace pour l'empire philosophique ? "
Je crois qu'il n'y a pas de menace, chacun sa place et tous sont une nourriture pour l'autre. Mais j'ai bien peur qu'il faille parler davantage de hiérarchie...
Et, c'est sans méchanceté car je sais que c'est mal, mais je souris en écrivant ces lignes. Il y a souvent davantage en 10 lignes de "la Recherche du temps perdu" que dans toute la philosophie de Bergson.

Posté par Angela Transbury, 02 août 2009 à 13:48

L'art comme marche

Je me demande s'il n'y a quand même pas là une illusion sur les capacités du "marcheur esthétique" à se défaire des conventions. Nous emportons toujours celles-ci avec nous, et l'ignorer nous rend encore plus faible face à elle.

S'en débarrasser suppose un travail de l'imaginaire, qui est, -ou devrait être, plutôt- justement, au cœur de l'aventure artistique. La limite de celle-ci tient justement à ce qu'elle est désignée comme "art", confinée dans un rôle social et culturel auquel il est demandé de ne pas déborder sur le reste du champ vital.
S'il est bien une ambition du surréalisme dont je me sens toujours proche, c'est d'avoir voulu libérer l'imaginaire du champ clos de l'art, et d'avoir voulu l'emmener dans les marches au-dehors.
Faire de la "marche" un art. Mais cependant, et là je rejoins peut-être certaines de tes réserves, à ce moment-là, il n'est plus question de créer une œuvre. L'art vise à l'achèvement, le réel nous sera toujours inachevé.
En fait, le gardien de troupeau se trompe: non sur ce que dit le vent, mais sur ce qu'entend le marcheur. Que les deux ne coïncident pas n'est pas le signe d'un mensonge, mais de la nature même de notre relation au monde, qui est créatrice.

Posté par charp, 07 août 2009 à 13:54

Déplacement

Très heureux de te revoir sur clinamen, mon cher Charp et merci pour ces deux commentaires très affûtés, comme toujours. Je vais donner suite dans le cadre d'un nouvel article (Esthétique de la marche III) qui précisera le rapport de la marche esthétique ou tragique à la fidélité dont parle Clément, à l'art d'une manière générale et à la réserve que tu émets avec justesse : n'y aurait-il pas quelque illusion à prétendre se défaire des conventions ?
Je précise tout de suite que ce que j'appelle la marche esthétique surmonte ces difficultés mais cela présuppose un déplacement, non pas de sens, mais d'intuition initiale (un véritable clinamen intérieur), déplacement sans lequel on reste prisonnier de la représentation et de la domination de la pensée. C'est pourquoi, les trois catégories de la marche ne doivent surtout pas être réifiées. Mais je n'en dis pas plus pour le moment. Mon article est en gestation. A suivre donc.

Posté par Démocrite, 08 août 2009 à 10:16

Sur le poème de Pessoa

Concernant ce que tu dis du gardeur de troupeaux, c'est là une ligne de démarcation fondamentale entre ce qui relève de la création (art comme forme d'ensevelissement du réel, ou comme re-présentation) et ce qui est de l'ordre du constat métaphysique : "le vent ne parle que du vent".
L'un est attaché à la représentation, il a besoin de ses propres projections pour "supporter" ce vent ou le sentir à travers elles ; l'autre est au plus près de ce vent insignifiant, de ce "il y a". Ce que tu appelles la création n'est qu'une re-création, qu'une récréation, un jeu pour dédoubler le réel dans le prisme de nos désirs, de nos inquiétudes, de nos angoisses, de notre histoire etc. Le vent s'est dissipé dans notre passé, il est devenu soi, un objet intérieur dépouillé de sa sauvagerie initiale. Le poème se Pessoa met en scène cela, le poème parle encore mais invite au grand silence de la nature. Il ne dit rien. Seul celui qui interprète et entend le murmure du passé prétend dire quelque chose et prétend faire dire quelque chose à la nature. Le gardeur de troupeaux est une figure de la marche esthétique, l'autre une figure de la marche spirituelle. L'un parle, l'autre dit. Cet écart fait toute la différence entre le spirituel (qui cherche le dire), le grégaire (qui dit toujours le commun)et le tragique qui ne dit rien, comme le vent.

Posté par Démocrite, 08 août 2009 à 11:27

Prolongation du poème de Pessoa

...Le vent ne parle que du vent.

Ce que tu lui as entendu dire était mensonge,

Et le mensonge se trouve en toi."

Pour prolonger cette idée qui nous amène à cultiver l' humilité et tenter d'être le plus présent et réceptif à chaque instant,Fernando Pessoa nous livre aussi cette réflexion simple et abyssale (qui anime mon travail photographique sur le réel éphémère):

" Ce que nous voyons n'est pas fait de ce que nous voyons mais de ce que nous sommes"

Posté par Max, 08 août 2009 à 15:16

Précisions sur Pessoa

Merci Max pour cette réflexion de Pessoa qui pousse encore plus loin l'étrange rapport que nous tissons avec les choses. Dans le poème que j'ai publié, Pessoa parle de ce qu'on "entend dire" et non de ce qu'on voit. Il serait intéressant de creuser cete distinction entre l'entendre et le voir. Ce que j'entends dire est déjà de l'ordre de l'intellect, de la signification donc de la projection de sens. Tel est le mensonge de notre homme qui se lit lui-même dans le vent.
Ici, "ce que nous voyons est fait de ce que nous sommes", ce qui revient à dire que la "matière" ou la trame du perçu est constituée par notre propre matière notre propre trame, notre propre être. Est-ce à dire que nous ne visons que nous-mêmes dans le regard que nous portons sur le réel ou comme le dit Bergson, que nous ne saisissons du réel que son aspect banal et impersonnel (entendons ici la somme des conventions humaines) qui s'impose à notre regard par le médium du langage et de la structure symbolique ?
J'aimerais bien savoir, cher Max, comment tu lis cette citation de Pessoa et dans quel sens elle anime ton propre regard et ton oeuvre.

Posté par Démocrite, 09 août 2009 à 10:30

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