Dans l'Esthétique de la marche, j'ai distingué différentes catégories de marcheurs, le grégaire, le spirituel et le tragique. Pour saisir l'enjeu d'une marche esthétique ou tragique c'est-à-dire d'une marche dépouillée de toute signification, il convient de se défaire de tout rapport à l'histoire, au passé, à la chronologie et par là de tout référent conventionnel et culturel. Telle est la limite fondamentale d'une analogie avec la musique comme avec tout art. Le référent ultime de l'art, c'est en dernier ressort, l'art lui-même dans sa dynamique propre, dans son énergie, dans ses références, sa "reprise", son "interprétation" ou son "improvisation" pour reprendre les termes fort judicieux de Clément  (voir Esthétique de la marche II). L'art se heurte à ses propres convulsions, procède de séismes internes et intimes qui poussent à la création ou à l'échec, à l'avènement d'un quelque chose présidant à l'ensemble de la démarche, fût-elle ignorante d'elle-même ou inconsciente dans ses déterminations et ses motivations. L'art est un monde en soi, ce monde de l'auteur, du chercheur, du scrutateur, de l'inventeur, du mouvement qui puise en lui-même l'énergie propre à la création. En ce sens, l'art est auto-centré et comme je l'ai dit dans un commentaire récent, il est à lui-même son propre référent.

La marche tragique n'a rien à voir avec l'approche artistique car marcher s'efface devant le référent indiscernable qu'est le réel c'est-à-dire la nature. L'acte débouche sur un non-agir qui n'est autre qu'un dessaisissement immédiat et radical. La marche tragique est sans projet, sans oeuvre, marche désoeuvrée - donc pauvre- en ce qu'elle déroute toutes les catégories de l'entendement et mène à l' esthétique pure, une sensibilité frottée au réel qui n'attend rien, ne veut rien et découvre avec effroi et fascination son "imposture" essentielle, son impermanence radicale. L'arrière-plan n'est donc aucunement artistique, pas plus qu'il n'est spirituel ou conventionnel (au sens des coutumes humaines) car l'arrière-plan est en réalité un avant-plan, un plan englobant, sans extériorité aucune, un plan métaphysique au sens où il embrasse la totalité de la nature, cette "somme insommable des sommes" pour parler comme Lucrèce, le "il y a" indépassable du réel.

On comprendra alors pourquoi ce que j'ai appelé des catégories de marcheurs ne peut être réifié. La marche métaphysique est constamment recouverte par la spiritualité qui tourne autour du sentiment de la nature et tente, dans sa dynamique propre, de l'inscrire dans un réseau de significations, dans un idéal de progrès et de réalisation de soi-même. Elle est constamment niée par les effets du groupe et ses normes impératives (marche grégaire). Mais elle est toujours là, dans l'ombre des pas du marcheur, comme une enfance sauvage et indomptée que l'humaine condition a dressée et redressée dans l'effrayante torsion de la pensée, dans les redoutables rêts de la raison triomphante ! Le marcheur marche mais son ombre le suit jusqu'au coucher du soleil, jusqu'à ce qu'il ne marche plus et qu'il retrouve dans sa sédentarité coutumière, le feu du clan et la ronde apaisée des mots lumineux du jour. L'ombre est toujours là, tout autour, exprimant cette nature indocile et violente contre laquelle les marcheurs luttent et se protègent de toutes leurs forces, avec les armes aiguisées et bruyantes de l'intelligence, de l'histoire et de la culture, avec la lumière écarlate de la grande raison. Telles sont ces marches qui dissimulent et piétinent le cri primal du petit homme et l'attachement originel de nos viscères à la nature primitive, ce terreau commun des vivants dans l'immensité sidérale du tout inerte et aphasique.

On comprendra pourquoi la marche métaphysique ne peut être soutenue et comprise par toutes les formes d'idéalismes et de pensées qui parsèment le cheminement philosophique traditionnel. La philosophie idéaliste croit en la réalité substantielle des idées ; elle en fait le socle même du réel, son essence. Les idées s'opposent, autant qu'il est possible, à la découverte du tragique car leur ressort est la passion de l'ordre, de la logique et de la rationalité qu'elles projettent sur le réel pour le doubler (c'est-à-dire passer devant et l'occulter) et le dédoubler (le supprimer dans le mirage de la représentation cf Clément Rosset  : Le réel et son double). Mais, la faille de cette entreprise est dans sa résistance symptômatique (Freud), dans cette "passion bavarde pour la raison" (Nietzsche), dans cette croyance superstitieuse (et religieuse) en l'ordre et en la logique du monde, dans le rejet sans nuance du hasard créateur. La marche spirituelle demeure dictée par une certaine idée de l'accomplissement, idée du dépouillement de soi, par un projet plus ou moins ascétique de conquête ou de maîtrise dans lequel s'incrit l'Idée de la marche, l'Idée de l'itinéraire, l'Idée de la réalisation. Ce n'est pas le lieu qui importe, pas plus que le chemin, mais la théorie qui recouvre et dissimule le trou béant du réel et qui donne sens à l'acte de marcher, à la nature, aux idées elles-mêmes.

Mais chacun peut sentir dans ses tissus intimes cette froideur du réel qui excite le pas et l'invite à la déroute. Et Clément a raison de souligner que le marcheur spirituel peut donner un sens singulier à sa démarche ; mais une fois encore, tel n'est pas le problème ni l'enjeu de la marche esthétique. Pas plus que de mener une marche solitaire sur des chemins qui n'auraient jamais été empruntés par d'autres. Le référent ne peut être l'autre, pas plus que le soi, dans l'épreuve de vérité qui nous pousse au seuil du réel. Métaphysiquement, le marcheur grégaire est aussi et paradoxalement un marcheur solitaire, jusque dans la négation ou la forclusion de sa solitude. Et chacun le sait, chacun le pressent. Chaque pas, chaque mouvement, chaque respiration, même étouffée sous le pas du groupe, fait courir le risque de la chute et de l'effroyable effondrement dans le gouffre. Le vertige, même surmonté, est la trace historique, le résidu de cette faille originelle ou de l'abîme dans lequel se jouent la totalité de son être, sa définitive et incommunicable solitude, son irréductible fragilité.

Mais l'enjeu ne se réduit pas ici à la crainte du moi devant l'indicible. La marche esthétique est une façon de traverser l'intuition métaphysique du hasard absolu. Cette intuition procède d'une expérience rigoureusement intransmissible. Et il ne servirait à rien de chercher à convaincre quiconque par l'activité raisonnante. On éprouve cette intuition ou on la fuit ! On la vit ou on l'enfouit ! Lorsque Siddhartha Gautama envoie promener les enseignements des brahmanes, il sent en lui-même qu'une route tracée ne mène qu'à la répétition des routes mentales. Ce n'est pas des dogmes qu'il faut partir, ni des autres, pas plus de soi-même comme de ses désirs, ce n'est pas de l'esprit ni de la pensée, pas même de l'imagination ou de l'imaginaire ! C'est de l'impermanence absolue, de la vacuité, c'est-à-dire du réel qui abolit toute unité, toute identité et toute logique discursive et conceptuelle dans le feu insaisissable de la mobilité. La marche esthétique est à l'image de cette mobilité comme de la congruence qui en découle. Elle traverse l'espace et le temps de l'existence comme un faisceau de lumière décline à l'Occident. Le corps est l'expérience même de ce passage, la peau est la surface où coulent ces impressions.  C'est en nomade que s'expérimente la marche esthétique, c'est en nomade que s'éprouve la plus belle et la plus difficile des libertés, la dernière en somme, celle de l'homme définitivement et heureusement apatride.