CLINAMEN : le blog de Démocrite

Journal d'un prof de philo, philosophie, carnet de déroute, photos, soliloques : expression et partage d'une singularité, à un atome d'écart.

09 août 2009

Esthétique de la marche III : la marche esthétique est métaphysique

Dans l'Esthétique de la marche, j'ai distingué différentes catégories de marcheurs, le grégaire, le spirituel et le tragique. Pour saisir l'enjeu d'une marche esthétique ou tragique c'est-à-dire d'une marche dépouillée de toute signification, il convient de se défaire de tout rapport à l'histoire, au passé, à la chronologie et par là de tout référent conventionnel et culturel. Telle est la limite fondamentale d'une analogie avec la musique comme avec tout art. Le référent ultime de l'art, c'est en dernier ressort, l'art lui-même dans sa dynamique propre, dans son énergie, dans ses références, sa "reprise", son "interprétation" ou son "improvisation" pour reprendre les termes fort judicieux de Clément  (voir Esthétique de la marche II). L'art se heurte à ses propres convulsions, procède de séismes internes et intimes qui poussent à la création ou à l'échec, à l'avènement d'un quelque chose présidant à l'ensemble de la démarche, fût-elle ignorante d'elle-même ou inconsciente dans ses déterminations et ses motivations. L'art est un monde en soi, ce monde de l'auteur, du chercheur, du scrutateur, de l'inventeur, du mouvement qui puise en lui-même l'énergie propre à la création. En ce sens, l'art est auto-centré et comme je l'ai dit dans un commentaire récent, il est à lui-même son propre référent.

La marche tragique n'a rien à voir avec l'approche artistique car marcher s'efface devant le référent indiscernable qu'est le réel c'est-à-dire la nature. L'acte débouche sur un non-agir qui n'est autre qu'un dessaisissement immédiat et radical. La marche tragique est sans projet, sans oeuvre, marche désoeuvrée - donc pauvre- en ce qu'elle déroute toutes les catégories de l'entendement et mène à l' esthétique pure, une sensibilité frottée au réel qui n'attend rien, ne veut rien et découvre avec effroi et fascination son "imposture" essentielle, son impermanence radicale. L'arrière-plan n'est donc aucunement artistique, pas plus qu'il n'est spirituel ou conventionnel (au sens des coutumes humaines) car l'arrière-plan est en réalité un avant-plan, un plan englobant, sans extériorité aucune, un plan métaphysique au sens où il embrasse la totalité de la nature, cette "somme insommable des sommes" pour parler comme Lucrèce, le "il y a" indépassable du réel.

On comprendra alors pourquoi ce que j'ai appelé des catégories de marcheurs ne peut être réifié. La marche métaphysique est constamment recouverte par la spiritualité qui tourne autour du sentiment de la nature et tente, dans sa dynamique propre, de l'inscrire dans un réseau de significations, dans un idéal de progrès et de réalisation de soi-même. Elle est constamment niée par les effets du groupe et ses normes impératives (marche grégaire). Mais elle est toujours là, dans l'ombre des pas du marcheur, comme une enfance sauvage et indomptée que l'humaine condition a dressée et redressée dans l'effrayante torsion de la pensée, dans les redoutables rêts de la raison triomphante ! Le marcheur marche mais son ombre le suit jusqu'au coucher du soleil, jusqu'à ce qu'il ne marche plus et qu'il retrouve dans sa sédentarité coutumière, le feu du clan et la ronde apaisée des mots lumineux du jour. L'ombre est toujours là, tout autour, exprimant cette nature indocile et violente contre laquelle les marcheurs luttent et se protègent de toutes leurs forces, avec les armes aiguisées et bruyantes de l'intelligence, de l'histoire et de la culture, avec la lumière écarlate de la grande raison. Telles sont ces marches qui dissimulent et piétinent le cri primal du petit homme et l'attachement originel de nos viscères à la nature primitive, ce terreau commun des vivants dans l'immensité sidérale du tout inerte et aphasique.

On comprendra pourquoi la marche métaphysique ne peut être soutenue et comprise par toutes les formes d'idéalismes et de pensées qui parsèment le cheminement philosophique traditionnel. La philosophie idéaliste croit en la réalité substantielle des idées ; elle en fait le socle même du réel, son essence. Les idées s'opposent, autant qu'il est possible, à la découverte du tragique car leur ressort est la passion de l'ordre, de la logique et de la rationalité qu'elles projettent sur le réel pour le doubler (c'est-à-dire passer devant et l'occulter) et le dédoubler (le supprimer dans le mirage de la représentation cf Clément Rosset  : Le réel et son double). Mais, la faille de cette entreprise est dans sa résistance symptômatique (Freud), dans cette "passion bavarde pour la raison" (Nietzsche), dans cette croyance superstitieuse (et religieuse) en l'ordre et en la logique du monde, dans le rejet sans nuance du hasard créateur. La marche spirituelle demeure dictée par une certaine idée de l'accomplissement, idée du dépouillement de soi, par un projet plus ou moins ascétique de conquête ou de maîtrise dans lequel s'incrit l'Idée de la marche, l'Idée de l'itinéraire, l'Idée de la réalisation. Ce n'est pas le lieu qui importe, pas plus que le chemin, mais la théorie qui recouvre et dissimule le trou béant du réel et qui donne sens à l'acte de marcher, à la nature, aux idées elles-mêmes.

Mais chacun peut sentir dans ses tissus intimes cette froideur du réel qui excite le pas et l'invite à la déroute. Et Clément a raison de souligner que le marcheur spirituel peut donner un sens singulier à sa démarche ; mais une fois encore, tel n'est pas le problème ni l'enjeu de la marche esthétique. Pas plus que de mener une marche solitaire sur des chemins qui n'auraient jamais été empruntés par d'autres. Le référent ne peut être l'autre, pas plus que le soi, dans l'épreuve de vérité qui nous pousse au seuil du réel. Métaphysiquement, le marcheur grégaire est aussi et paradoxalement un marcheur solitaire, jusque dans la négation ou la forclusion de sa solitude. Et chacun le sait, chacun le pressent. Chaque pas, chaque mouvement, chaque respiration, même étouffée sous le pas du groupe, fait courir le risque de la chute et de l'effroyable effondrement dans le gouffre. Le vertige, même surmonté, est la trace historique, le résidu de cette faille originelle ou de l'abîme dans lequel se jouent la totalité de son être, sa définitive et incommunicable solitude, son irréductible fragilité.

Mais l'enjeu ne se réduit pas ici à la crainte du moi devant l'indicible. La marche esthétique est une façon de traverser l'intuition métaphysique du hasard absolu. Cette intuition procède d'une expérience rigoureusement intransmissible. Et il ne servirait à rien de chercher à convaincre quiconque par l'activité raisonnante. On éprouve cette intuition ou on la fuit ! On la vit ou on l'enfouit ! Lorsque Siddhartha Gautama envoie promener les enseignements des brahmanes, il sent en lui-même qu'une route tracée ne mène qu'à la répétition des routes mentales. Ce n'est pas des dogmes qu'il faut partir, ni des autres, pas plus de soi-même comme de ses désirs, ce n'est pas de l'esprit ni de la pensée, pas même de l'imagination ou de l'imaginaire ! C'est de l'impermanence absolue, de la vacuité, c'est-à-dire du réel qui abolit toute unité, toute identité et toute logique discursive et conceptuelle dans le feu insaisissable de la mobilité. La marche esthétique est à l'image de cette mobilité comme de la congruence qui en découle. Elle traverse l'espace et le temps de l'existence comme un faisceau de lumière décline à l'Occident. Le corps est l'expérience même de ce passage, la peau est la surface où coulent ces impressions.  C'est en nomade que s'expérimente la marche esthétique, c'est en nomade que s'éprouve la plus belle et la plus difficile des libertés, la dernière en somme, celle de l'homme définitivement et heureusement apatride.

Posté par Democrite à 12:59 - Carnets de déroute - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

de l'esthétique

Merci pour ce beau texte, magnifiquement inspiré et si vrai. Je voudrais simplement insister, en passant, sur le sens premier de l'"aisthésis", sensation, - qui ne dit rien de plus que sensation, avant que de référer au domaine de l'art et du beau, par un glissemnt de sens discutable, imputable, je crois à un commentateur allemand( Bumgartner) du XVIII siècle, usage passé dans la langue philosphique avec Kant. L'esthétique c'est d'abord ce qui concerne la sensation, dans l'ouverture et l'indétermination du terme. C'est cette richesse originaire que ce texte résuscite avec le plus grand bonheur. Sommes-nous encore capables de sensation quand la perception normée, langagière et rationalisante recouvre presque tout de son voile? Le réel s'appréhende dans le dénuement : A-lètheia , c'est à dire non-voilement, non-oubli. Cette occurrence signifiante mériterait un développement plus ample. A suivre...

Posté par gk, 10 août 2009 à 12:08

Immanence

C'est tout à fait cela ! La marche esthétique se défait de toutes les catégories pour retrouver ce qui est toujours et partout et qui ne peut manquer de rien. Marcher en vérité revient à éprouver cette vérité élémentaire de la sensation donc du contact direct avec les forces toujours contrariées de la nature. Ainsi, cette marche tragique dont j'ai tenté de rendre compte par l'intuition qui la sous-tend, est une marche immanente, au plus près de ce réel qui jamais ne peut être compris.

Posté par Démocrite, 11 août 2009 à 12:38

Question

Mr democrite
J'écris actuellement un mémoire qui traite de la performance en République Tchèque. Parmis ces artistes, un performer qui semble lui aussi croire en cet éthique de la marche ou du moins du passage ou /et de l'épreuve.
En 1996, il décide de traverser la Palestine du lac de Tibériade vers la ville Israélienne de Acre situé sur les côtes Méditerranéennes (Lake Gennesaret (Capernaum – The Mediterranean Sea (Akko))1 :
« 16h35. Samedi Saint. Je suis sorti du bus au niveau du carrefour entre Akko-Capernaum. A ma première tentative pour rejoindre le lac de Gennesaret je me suis retrouvé devant une barrière en fils barbelés devant la source. Un caméléon sur une pierre […]
30 Mars 1996, Samedi Saint est écrit dans mes notes. J'associe cette journée de marche avec ces jours de fête. (Plus tard, j'ai appris que le vrai Samedi Saint avait lieu en fait une semaine plus tard.)
Avant d'arriver à Capernaum, j'ai quitté la route vers une pente d'où dépassaient des barres de fer. J'ai pensé aux champs de mines près de la mer morte, et effrayé, je suis retourné sur la route. […]
8h13. Quand j'ai voulu partir, je me suis tordu la cheville dans les rochers.
[…] Cette nuit, après un long moment, à nouveau les rockets katyusha. Les jambes maculés par les stries de pétrole venues de la mer. »
La traduction n'est peut-être pas très fidèle au style original. Martin Zet est Tchèque et ce texte est parue en anglais ...
J'aimerai vous citer Mr "Democrite" dans mon travail.

Posté par DavidLachéroy, 18 août 2009 à 03:32

Obscur

Bonjour David,
je ne vois pas le rapport entre mes textes sur l'Esthétique de la marche, "la performance en République Tchèque" (qu'est-ce que cela veut dire ? c'est pour le moins obscur) et les passages complètement décousus que vous citez ici. Quelles sont donc les idées qui vous intéressent. Veuillez préciser votre pensée. Merci.

Posté par Démocrite, 18 août 2009 à 23:53

Jeu d'ombres

Apatride, ou de retour en sa vraie patrie, l'univers?
Je trébuche un peu sur deux éléments de ton texte: "il convient de se défaire de tout rapport à l'histoire, au passé, à la chronologie et par là de tout référent conventionnel et culturel." Je veux bien, mais comment? Et est-ce vraiment possible? N'y a-t-il pas là quelqu'illusion quant au pouvoir du vouloir? De même que la marche métaphysique est toujours dans l'ombre du marcheur spirituel et grégaire, ces marches-là aussi jouent dans le théâtre d'ombre de la marche métaphysique.
Et si l'on se pose la question du "comment", on en revient peut-être à certains éléments de l'imagination créatrice, qui n'est pas l'imaginaire fantaisiste, mais justement, dans son versant négatif qui précède la création, exige aussi la sortie de tout référent, errance sans but, et détachement, au moins provisoirement, détachement et errance qui seuls permettent la vraie rencontre et la vraie création.

Autre problème: voir en cette marche un "non-agir" est curieux, car ce qui fait, à mon sens, de la marche hors des sentiers battus, à la dérive, cette rencontre si essentielle avec le réel, c'est précisément qu'elle est "acte". le fond du réel, c'est le fait, l'acte, non "le monde ou la nature qui s'y révèle.

Maintenant, j'avoue que pour mieux ressentir ce que tu décris en ces termes philosophiques qui me sont si peu familiers, il m'a été nécessaire de me remémorer ces marches libres qui me sont rares, par suite des exigences du quotidien, et qui donnent lieu en effet à cette sensation concrète de liberté, mais aussi de retrouvailles avec le monde. Comme si nous disions à la nature, " nous revoilà enfin réunis", réunion qui est illusoire si on en cherche l'accomplissement, mais non si on en cherche le fait, toujours manqué, toujours à retrouver.
De quoi me redonné l'envie de repartir...

Posté par charp, 22 août 2009 à 11:36

Faire - défaire

Existe-til seulement une méthode pour s'étonner ? Existe-t-il un cheminement particulier pour sentir et expérimenter ? La marche esthétique est une méditation qui affranchit l'homme de sa pesanteur chronique, la pensée - ce sens omniprésent qui rend aveugle et atrophie tous les autres. La véritable expérience sensible est sans histoire et sans passé ; elle est cette conscience d'un corps qui vibre et qui rend la pensée aphasique. Il n'y a pas de "comment", de recette ou de méthode spécifique : il suffit "d'écouter passer le vent", de faire l'épreuve de sa gravité dans la pente. C'est l'évidence même et cela ne s'apprend pas. C'est pourquoi je sais qu'il est rigoureusement impossible de convaincre quelqu'un. On sent cela ou on passe à côté. Aucun mot ne peut saisir cette intuition de la nature comme celle d'un pas "immergé" et posé à la surface immanente du réel.
La volonté n'a rien à voir là-dedans ; c'est pourquoi je parle de non-agir : il suffit de contempler ce qui est là, offert, y compris dans l'effort qui ne veut rien de particulier. Il s'agit donc bien d'un acte mais privé de toute signification spécifique, hors du champ rationnel de la volonté, trop consciente, trop déterminée par la pensée à se saisir de quelque chose (maîtrise) pour s'en emparer. La marche esthétique dé-fait, dé-route et dé-boussole nos catégories. Le "faire" est l'illusion par excellence, celle de la spiritualité ou de la conquête grégaire. Ce qui se fait, se défait, il n'y a plus de sujet à l'oeuvre, juste une énergie déployée au milieu des énergies contractoires de la nature.
Merci infiniment, mon cher Charp, pour l'extrême qualité de ta lecture. J'espère avoir contribué à mieux faire sentir ce qui se déploie ici.

Posté par Démocrite, 22 août 2009 à 22:32

Transalpin

Cher Démo

Voici un blog qui devrait te plaire :
http://www.montagnaticino.com/

Pas sûr que si tu es hors de la métaphysique, dans un sorte de matérialisme, tu sois dans l'immanence. Mais difficile de sortir d'une vision cosmologique des choses surtout quad on marche de nuit.

Monsieur demeure un grand idéaliste.

Posté par Anthony LeCazals, 14 septembre 2009 à 01:21

contresens

Salut Anthony,
Il est difficile de se faire comprendre sur ce sujet délicat de la métaphysique et je crains que tu n'aies pas saisi la position que j'avance. Je laisse l'idéalisme aux platoniciens, aux cartésiens et aux métaphysiciens de même farine. il est impossible de se trouver hors de la métaphysique si on la conçoit comme une réflexion sur la nature des choses et ce, dans une perspective atomistique : la somme des sommes, la nature sans extériorité, le réel que rien ne vient unifier. Mais l'idée de nature est encore trop chargée de représentations qui tendent à réifier l'insaisissable (c'est là que se loge l'idéalisme).
Aussi, je te laisse la paternité de tes propos sans m'y retrouver d'aucune manière. Précise ta pensée parce qu'en l'état, je ne vois là qu'un contresens général.

Posté par Démocrite, 16 septembre 2009 à 12:14

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