Je marche sur la grande steppe aragonaise et d'ailleurs qu'importe ce qualificatif "aragonais" ; je marche sur un îlot qui m'enseigne le prix de la grande fracture, de la faille. A l'approche du canyon de Niscle, j'expérimente un hapax existentiel d'une tonalité géologique sans pareille. ; je suis cette faille colossale que me révèle la signature vertigineuse de la terre. Les vastes cicatrices de la vie se déploient à la surface orangée de ces plateaux millénaires. La marche est au plus près du réel, au bord du gouffre qui marque la limite et impose l'arrêt décisif,  la contemplation la plus radicale. Mon corps est parcouru par un frisson titanesque, par l'exaltation esthétique la plus haute et la plus violente. L'enracinement, la chute et l'envol se confondent dans un présent irreprésentable. Tel est l'extrême paradoxe de l'esthétique de la marche : une marche nue, sans représentations, une marche au bord de l'abime.

L'esprit ne se lève pas contre la nature, ne s'arrache pas à l'immédiateté du sentiment par un acte imbécile de rationalité, il fait silence et laisse l'organisme jouer sa partition pulmonaire au plus près des convulsions de la croûte terrestre. L'air et la terre se conjuguent dans la respiration de la peau. Toute pensée est ici un obstacle, toute idée un symptôme. 

La grande santé est toujours élémentaire, décuplée par les énergies contradictoires qui s'affrontent ici et maintenant dans l'illimité. Je sens pousser en moi-même la force insaisissable de la saison, de l'automne retardé par le soleil du sud. L'automne est en bas, tout en bas, dans les abysses. La radicalité de tout passage est surmontée par le gouffre dans lequel se dissipe toute maîtrise.

"La vérité est dans l'abime", telle est la sentence démocritéenne ; telle est la grande sagesse d'une esthétique de la marche. Il n'y a rien à trouver car tout est là, dévoilé à la surface convulsive du réel qui ne fait jamais monde.

La joie est l'autre nom du silence, le silence de l'effroi, le silence de l'im-monde jusque dans la sourde musique d'un torrent tempétueux qui ne veut rien mais qui creuse la terre à l'infini, crevant nos certitudes, dissipant nos représentations pour que vive le poème géologique et que la joie se fasse chair.

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Lapiaz en montant au Montodo, au loin, les trois Soeurs et les trois Maria

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Canyon d'Anisclo

Je n'ai jamais éprouvé de jubilation esthétique aussi forte face au spectacle inouï de la nature. Nature fracassée, nature fendue jusque dans les abysses où murmure l'écho du torrent de Niscle. Ma joie est profonde comme la faille travaillée par l'automne ; comment ne pas sentir les forces telluriques de ce monde qui n'appartient à aucun monde connu ? Le parc national d'Ordesa est un poème qui délivre de toutes les pesanteurs humaines.

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Debout sur la Terre Sacrée, au fond le Mont Perdu

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La vérité est dans l'abîme

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Steppes

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Canyon de Niscle

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Les abysses

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Western sous le Montodo

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Entrée du canyon de Niscle