Je quitte donc le monde pour l'im-monde, pour tout ce qui ne fait plus monde, pour tout ce qui défait ma représentation. L'im-monde est l'autre versant de la forêt, le pôle éphémère et lucide de la plus parfaite dé-route, sur les bords impraticables du réel, au plus près des gouffres où se noie la vérité. Je vais sur des sentes hérissées de genêts, de genévriers avides de peaux, de pierres cachées dans les plis de la terre qui sont autant d'obstacles et de preuves de l'infatigable silence élémentaire. Le silence, retrouver le silence des constellations, le silence du vent dans les buis qui ne dit jamais rien mais qui résonne de la fureur créative des chocs et de l'errance infinie. Ce vent de silence fait frémir les tiges, arrache les pétales et les disperse en arabesques sur le dos courbé de l'incertain.

Le réel est l'im-monde telle une épure sans modèle et sans maître, tel un pas creusant et craquant la neige de novembre d'une empreinte inviolée. A la lisière du ciel et de la terre, retrouver la paresse indomptée d'un nuage et sentir dans sa chair mobile l'écorchure de la vie tendue vers la matière.

Si je plante un arbre, c'est pour laisser jouer sa végétale indifférence, abandonner sa volonté à sa tentation colonisatrice. Je n'interviendrai plus, d'ailleurs, je n'ai rien fait et de sa vitalité, je ne suis qu'un témoin fraternel, tout au plus un complice. Le monde de l'arbre comme le monde de la mésange ou de mon voisin m'est impénétrable. Peut-être ai-je cru, jadis, en la porosité des mondes, en l'idéal de la communication. Je sais aujourd'hui que tout cela est faux, que cette croyance n'est qu'une illusion de plus au milieu des déserts, qu'une ridicule résistance face aux forces centrifuges de l'im-monde ! Tout monde a ses frontières, ses bordures et son territoire. Le monde est la violence pure de la vie centrée sur elle-même, recroquevillée jusqu'au désir de retrait, jusque dans la culture d'un soi grotesque et fallacieux.

Se frotter à l'im-monde est le seul et unique antidote : se dé-territorialiser, marcher au bord de l'abime, apatride, sans attache, voilà le remède et la source, voilà l'origine et la fin du rire de Démocrite !

                                                                                                                                           Texte dédié à Max Lerouge