J'aime cette relation du temps opportun et de l'éternité, ce lien contigu du Kairos et de l'Aion apparemment opposés et pourtant irrémédiablement soudés dans la conscience de l'être-là.  C'est bien le temps intermédiaire - Kronos - qui est au plus loin des choses, ce temps de la convention et de l'horloge qui s'acharne sur l'esprit en lui donnant l'illusion d'un "emploi" du temps, d'un "prendre" ou d'un "perdre" son temps.  Kronos est le dieu de la dévoration, celui qui avala ses enfants pour ne pas mourir, pour ne pas disparaître. Kronos, ce temps médian, est le temps de la violence,  de la propriété et du travail. C'est aussi le temps politique de la construction illusoire et de la désillusion, temps du pouvoir, temporalité des passions tristes pour parler comme Spinoza et du ressentiment. L'opportunité est au contraire ce moment où l'être se laisse glisser dans la faille du réel. Là, les choses jouent d'elles-mêmes leur partition. Il n'y a plus rien à faire. Tout se fait au rythme de la saison, du jour et de la nuit, du vent qui caresse la peau, du soleil qui chauffe les mains ou de la brise qui dévale la pente. Kairos est le temps de la puissance, non du pouvoir, se fondant dans l'éternelle durée.

" Toutes les choses demeurent, paisibles, dans la félicité de leur condition."

Cette formule de Plotin est séduisante mais elle optimise le rapport à l'éternité. Les choses paisibles ne sont que des puissances qui s'affrontent jusqu'à l'anéantissement. L'éternité est la conscience du tragique sans positivité particulière, puissance indifférenciée du réel qui laisse une place pour la joie, une jubilation trouée  par cette  présence aveugle des choses qui vont et viennent sans but, sans finalité aucune.

Je me pose sur le versant sud de l'Escuret et j'admire sans fin la mer de nuage et les cimes glacées de ces Pyrénées éternelles. Un autre marcheur, un Ancien, me dit qu'il est venu ici pour la première fois il y a 60 ans ! Rien n'a changé alors que dans le monde d'en bas, les villes et villages se transforment comme ces virus qui mutent constamment.
Pourquoi grimper jusqu'ici si ce n'est pour faire l'expérience de ce qui ne passe pas, l'éternité ? Le "temps chronophage" est pour l'humanité affairée, productive et violente, le temps de l'éternité est évidemment pour les sages.

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