L'im-monde est l'autre nom du Réel, ce qui ne fait pas monde et qui échappe à toute représentation.

Le monde est, au contraire, acte de territorialisation qui consiste à prendre possession d'un espace pour l'habiter et y inscrire sa marque. Le monde peut être investi par des programmes instinctifs, par des besoins, des empreintes chimiques (comme chez les animaux) ou par des représentations ou des désirs (comme chez l'homme). Ainsi, la mouche vit-elle dans son monde, un monde de signaux, d'intensités particulières qui demeurent totalement étrangers au monde humain. Le virus a aussi son monde, l'araignée mais aussi le chat, le chien, le dauphin etc.. Ces mondes multiples nous sont inaccessibles et ne s'interpénètrent pas en tant que mondes. Si la mouche était consciente d'elle-même, elle verrait en l'araignée la forme matérielle de l'im-monde. Mais l'araignée fait partie du monde de la mouche en tant qu'elle est perçue comme une menace pour sa survie. L'élaboration d'un monde est une des conditions de la vie se déployant dans le temps et l'espace à partir d'un territoire et d'un nid, d'un refuge faisant office de centre, monde à demi-ouvert sur le monde.

Ce qui crée un monde, c'est à la fois le régime complexe de la perception qui situe le "sujet" comme élément ancré et le territoire comme espace d'investissement sur lequel se meuvent les proies et les prédateurs, autant de moyens de le garantir et de risques majeurs de le détruire.

Pour l'humain, le monde est lié à la fonction symbolique, à sa tentation première d'investir le réel de significations multiples lui permettant d'affronter les forces de la nature. Notons que parler de "nature", c'est déjà raisonner dans un monde constitué concentrant de multiples projections. La "nature" n'est pas neutre : principe de naissance, de vitalité ou divinité suprême, elle s'offre à la culture pour préserver l'ordre collectif et unifier la représentation en protègeant l'homme du désordre. Qu'elle soit divinisée ou  renvoyée à la sphère de l'exploitation et du rendement, la nature est ce référent qui situe l'homme dans son propre monde. La nature est en ce sens, le miroir du monde humain : un monde de volontés magiques comme dans les sociétés traditionnelles, un monde de volontés divines, un monde désacralisé fait de bruit et de fureur, de pouvoir et d'apparente maîtrise.

La  philosophie tragique dont j'ai parlé abondamment procède du vertige initial devant l'im-monde, devant ce qui échappe à toute tentative d'unification. L'im-monde n'est pas une catégorie morale (celle de la condamnation ou du malheur) mais une catégorie métaphysique. Entendons ici métaphysique dans le sens d'une physique élargie à la totalité du réel, au "tout de la nature" pour parler comme Marcel Conche, au "il y a" pour parler comme Heidegger, au hasard pour parler comme Démocrite l'ancien ou plus récemment comme Clément Rosset. Le métaphysique tragique n'est donc pas l'étude des arrières-mondes platoniciens (il n'y a pas d'arrière-immonde chez Platon), ni la révélation des premiers principes rationnels (Descartes), ni de l'Etre (Aristote), ni de dieu etc. La métaphysique tragique est une anti-métaphysique en ce qu'elle défait toute prétention de projeter sur le réel, le monde humain et son ordre, la loi du sens dont les religions nous abreuvent pour nous faire oublier notre condition et faire disparaître de la conscience, l'im-monde autrement dit, le Réel.

L'étonnement philosophique dont j'ai parlé précédemment est d'abord cette découverte de l'immonde en soi. C'est en dépouillant l'homme de ses oripeaux et de ses conventions superposées (Diogène) que peut surgir la vérité crue de l'organisme : vivre, c'est mourir à petit feu, mourir, c'est vivre en se consumant ! L'étonnement philosophique commence par soi, par défaire l'illusion d'un moi stable et permanent, par rompre les attaches identitaires, par égarer le sujet dans les abîmes de l'inconscient, dans l'expérience déroutée de la dépossession. "L'homme n'est pas le maître dans sa propre demeure" (Freud).

L'im-monde en soi est la fracture par laquelle pénètre la totalité du réel qui ne fait pas de bruit : "le silence éternel des espaces infinis" est l'expérience intime de la déchirure qui signe notre irréversible appartenance à l'im-monde. Voilà la véritable nature de l'effroi pascalien. Que l'univers pour Pascal, soit indifférent passe encore puisque l'homme conserve sa grandeur. Mais que l'immonde silence se fasse chair et qu'il pénètre par la faille, voilà l'insupportable !

C'est que la mort aphasique rôde partout dans l'organisme, qu'elle est même la condition paradoxale d'une survie provisoire, d'une extension du domaine de la vie ! C'est que le hasard enveloppe l'existence dans sa totalité, nous donnant plus ou moins confusément "le sentiment de ne pas pouvoir compter sur le monde" (Jaspers) ! C'est que la pensée dont on se croit le maître nous assaille et nous inflige son débit tempétueux et aléatoire, "cette pensée qui comme le note Nietzsche, ne vient pas quand je veux mais quand elle le veut". Me voici troué de part en part, perclus, exhorté à quitter le monde lisse et grouillant de la représentation pour l'insignifiance d'en-bas, elle qui hurle son évidence première partout et toujours, elle qui témoigne du même silence tonitruant que je n'écoute pas car je lui oppose sans cesse les bruits rassurants du monde, ses théories, ses utopies.

Une philosophie tragique pense le réel sous la modalité de l'im-monde, les autres s'encouragent dans le déni, dans l'optimisme (la plus heureuse des imbécilités), dans les idéaux (politiques, sociaux, religieux etc.). Ceux-là sont des faiseurs de rêves, des amoureux du bruit, des amuseurs, des emposteurs !

A suivre : posture/ imposture / emposture