Afficher l'image en taille réelle

Posture et impostures

Nul n'a demandé à naître. Nous signons malgré nous le pacte de vie et de mort.  A vrai dire, c'est notre organisme qui signe son inscription dans le grand tout, dans la nature insaisissable que nous appelons ici, le réel. Nous sommes le fruit d'une congruence atomique, d'une rencontre cellulaire apte à se déployer dans un espace sans que nous n'ayons le moindre mot à dire. "On ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille...être né quelque part, c'est toujours un hasard" chante Maxime le Forestier.

Vérité de La Palice, évidence physiologique, pourrait-on dire, et pourtant immédiatement recouverte dés l'origine par l'inscription de l'humain dans le monde (voir mon article sur monde et im-monde, ici). Le monde vient toujours après la naissance, il a toujours un temps de retard sur le réel, car il est le fait de la représentation seconde des hommes. Les désirs, les images, les pensées et les institutions construisent le monde de l'enfance et attribuent à notre présence un rôle, un statut, une signification, une fonction, une identité, des caractères etc. Tout cela n’est qu’ « emprunté » comme le note Pascal. Sur le marché du monde, sur les étales des déterminations sociales, s’offrent les qualités et défauts que nous achetons et que nous rendons, que nous empruntons : mondanités que tout cela ! Mais avant, ou plutôt sous le "grand cirque" de la culture mondaine qui territorialise l'individu et lui donne le sentiment d'appartenir au monde des hommes, il y a cette épreuve physique d'un corps emplissant un espace sur le vaste échiquier du réel. C'est là que se jouent postures, impostures et empostures.

Posture est la configuration physique d'un organisme adaptée à l'exigence de la survie. Elle caractérise les espèces vivantes, animaux comme végétaux. Les mammifères adoptent des postures pour entrer en relation, se défendre, se soumettre, attaquer, dominer etc. La posture est liée à la volonté inconsciente de la nature, physique et matérielle, immédiate en ce qu'elle n'implique aucun élément pensé, aucune représentation : immanence des vivants. L'arbre est aussi dans l'immédiateté de la posture que le réel lui inflige sous les coups du vent, de la tempête, du gel, de l'aridité et de l'agression des parasites. Mais il est aussi ce "quelque chose" du réel posté quelque part, là où une configuration a pu se déployer à la faveur de circonstances favorables à la survie. La posture est interdépendante, expression de la complexité et des rapports incessants de force qui oeuvrent et « désoeuvrent » partout les configurations naturelles.

L'homme est incapable de posture du fait de son inachèvement initial et de sa prématurité. Privé d'instincts et de programmes biologiques suffisants, il est condamné à apprendre et à découvrir « son manque à être » mais aussi son inéluctable destin : être pour la mort. Voilà l'imposture qui est la nôtre : sans postures initiales préétablies, sans données instinctives suffisantes, nous emplissons un espace sur lequel se jouent la question du sens de la vie mais aussi celle de la mort qui l’accompagne. Qu’avons-nous seulement à faire ? Nous l’ignorons. Quel est notre devoir ? Aucun, puisque nous ne sommes pas prédéterminés. Que notre existence oscille, comme l’affirme remarquablement Schopenhauer, de droite à gauche, tel un pendule, de la souffrance à l’ennui, n’est autre que le signe vécu intensément de notre imposture initiale. Cette vérité tragique « s’impose » à nous définitivement ce que rend bien le verbe latin imponere qui signifie « imposer », « être placé sur » à l’origine du terme  « imposture ».

Nous sommes tous des imposteurs ! L'imposture est la condition de l'homme conscient d'être jeté dans l'im-monde. Catégorie anti-métaphysique par excellence, l’imposture est antérieure à tout dogme, à toute représentation, elle est la pure présence physique et organique de l’humain livrée au tragique de sa condition, sans aucune possibilité de sortie ni par le haut ni par le bas, avec en prime, le redoutable savoir de notre situation. Cette présence nous est « imposée » par le seul constat de notre existence consciente soumise aux situations-limites, par l’impossibilité qui est nôtre de trouver en nous-mêmes la posture animale, celle qui nous ferait faire l’économie de notre imposture. Qu’on songe à l’enfant sauvage ou à l’homme frappé par la plus terrible des solitudes, trouverait-il en lui-même la ressource pour découvrir une posture au-delà ou en deçà de son imposture d’humain ?

Dans le roman, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Le Robinson de Tournier est littéralement dé-construit par son effroyable solitude ; il paraît glisser vers la posture animale, se laissant sombrer dans la souille, dans le marécage de l’im-monde, au bord de l’abîme. Il y côtoie les cochons sauvages, des faux-frères qui s’abandonnent par besoin à la fange tandis que lui, glisse peu à peu dans une asymbolie qui le mène à la folie. C’est que sa régression est une mise à l’épreuve de son imposture radicale. Robinson cherche le réel sous la pression de son isolement forcé, il se réfugie dans le ventre de la caverne et ne trouve aucune posture sinon la mort et la psychose qui le guettent irrémédiablement dans sa régression. Comment sortir de son île sans la quitter vraiment ? Que faire de cette imposture fondamentale dans laquelle il se trouve et qui nous parle au plus haut point ? Il suffira de reproduire le monde humain et ses représentations, d’adhérer sans distance aux modèles, aux dogmes, aux multiples significations que l’individu trouve préétablis dans sa société (Durkheim). C’est là, que le Robinson (que nous sommes ?) quitte magiquement son imposture initiale. D’imposteur, il deviendra « emposteur » en décidant de coloniser son ïle et de lui imposer la loi humaine et avec elle, la loi divine, la forme suprême de "l'emposture".

Lire la suite : L'emposture