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Dans un article consacré à la posture et à l'imposture, j'ai tenté de montrer que l'homme est incapable de trouver en lui-même une posture compte tenu de son inachèvement et de sa pauvreté essentielle sur le terrain instinctuel. S'il rêve de descendre du côté de la posture animale, il échoue toujours devant le nécessaire apprentissage que lui impose sa condition. C'est parce qu'il est capable de conscience réflexive que le sujet humain découvre avec horreur ce que j'ai appelé, dans une formule que je crois ici originale, le régime de l'imposture : double catégorie, à la fois anthropologique puisque seul il s'étonne de sa propre existence et de sa mortalité annoncée, et métaphysique en ce que peut lui apparaître l'insignifiance fondamentale du réel comme celle de son être-là ! En creux se glisse le terrible constat qu'aucune religion, aucun dogme ni aucun idéologue ne peuvent anéantir totalement l'intuition secrète du hasard absolu et la contingence d'une réalité sans consistance.

Lucrèce le poète tragique et magnifique clame cette primordiale imposture comme personne :

Le nouveau-né ressemble au marin que les flots ont vomi :

Il gît, nu, sans langage, sans rien de ce qui aide à vivre,

Echoué sur les rives du jour, comme arraché du ventre de sa mère.

Peut-on seulement accepter que l’univers entier, comme le monde des vivants ne procèdent d’aucune nécessité particulière ? Pourrons-nous envisager sérieusement comme le fit Pascal dans des pages grandioses des Pensées la situation de l'homme « égaré dans ce canton détourné de la nature » ? 

"Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’en un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter." (Pascal, Pensées)

Sans projet établi, sans détermination préalable et voué à la mort comme à la perte, l'homme découvre sa primitive et définitive imposture dans un contrat qui le relie inconditionnellement à la vitalité de son organisme. Ce n'est pas sans effroi que ce contrat tellurique peut surgir à la conscience philosophique a posteriori. Tel est le régime de l'imposture - imposture dont le sens premier désigne étymologiquement le fait d'être placé sur, d'en imposer (imponere en latin), ce qui est notre lot à tous, placés sur l'échiquier tragique de la vie que nous n'avons pas choisie.

J'appelle « emposture » l'effort produit par la civilisation consistant à recouvrir de la manière la plus tenace possible le régime élémentaire de l'imposture. "Emposture" est un terme du XIIè siècle qui signifie étymologiquement tromper ou abuser. Le terme a disparu en français. L'emposture telle que je la définis correspond dans une certaine mesure à ce qu'on appelle l'attitude de l'imposteur, de celui qui cherche à tromper, à abuser autrui. Elle consiste ici plus précisément à falsifier le regard et l'esprit dans le seul but de dédoubler le réel en fabriquant un monde significatif, substituant à la réalité du présent la re-présentation. Autant dire que le rôle principal des dogmes, des religions, des idéologies et des philosophies du sens vise à effacer de la conscience commune notre imposture initiale. Et pour y parvenir, il suffira de produire toute une armée de concepts, d'idéaux, de valeurs, de finalités, d'arrière-mondes, de divinités ou de raisons. Autant de stratégies pour colmater ce que l'esprit pressent depuis toujours mais qu'il abhorre par de dessus tout : le hasard absolu qui ne console de rien.

L'emposture est donc l'imposture métaphysique recouverte consistant à s'abuser soi-même et tromper volontairement les autres en neutralisant le hasard originel et ses effets tragiques. Et pour cause, en privant le réel de toute détermination, de toute nécessité interne, le hasard décompose, défait, anéantit l'Etre dans le régime tourbillonnaire et insaisissable du devenir.

On comprendra sous un jour nouveau la formule de Démocrite : « la vérité est dans l’abîme. » Voir l’abîme, c’est sentir l’imposture ; prétendre dire la vérité, revendiquer des significations métaphysiques, c’est pratiquer l’emposture.