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La philosophie tragique procède toujours d’une expérience elle-même tragique et non d’un discours. Pour certains, cette expérience provient de la catastrophe, du deuil et de la mélancolie qui l’accompagne ; dans ce versant pour le moins douloureux du tragique (qui verse irrésistiblement du côté du pessimisme), le réel c’est le dehors imprévisible frappant le dedans, fracassant à tout jamais la confiance illusoire faite à la vie, anéantissant toute croyance en l’ordre comme au sens des choses. Le choc tragique défait la représentation et brise le discours sur le récif aigu de la souffrance. La mort est au bout, n’est-ce pas, et avec elle, la désagrégation qui vient toujours. Sur ce côté du tragique, le réel pénètre dans la psyché par la douleur et l’angoisse, par l’effroi devant l’irreprésentable. La vieillesse, le temps, le hasard toujours menaçant, surgissent à la conscience dans une brutalité sans double, révélant l’insignifiance du réel et l'absurdité de notre condition. Vivre, vieillir, mourir  : il y a là, de quoi pleurer avec Héraclite devant l'impermanence universelle et la fuite de ce réel qui déjouent nos catégories, nous abandonnant à notre incapacité comme à notre inconsolable misère.

Il est aussi l’autre expérience tragique, celle qui produit l’effondrement du langage sur lui-même dans une jubilation ouverte à la puissance des corps, à l’intensité de l’expérience esthétique, à l’orgasme même qui déroute le balisage étroit de la pensée discursive. La belle et authentique ivresse poétique se joue du sens et abandonne l’esprit à la seule perception, à la musique qui emporte tout sur son passage. Le tragique c’est aussi cette pénétration de l’impensable sous le régime délié de la sensation. Ivresse de la marche dans sa déroute et son aphasie ! Mais je me suis déjà assez étendu sur ce point (voir mes carnets de déroute et mon esthétique de la marche).

Ce que ces deux expériences ont en commun, c’est l’incinération du sens et le dévoilement de la faille : Alètheia, le dé-voilé, le sans voile, ce que Heidegger traduit par vérité : la philosophie tragique ne peut se passer de ce référent qu’est le réel : telle est son indicible vérité : nous sentons et nous expérimentons cette faille qu’aucune représentation, qu’aucun langage ne peut réduire. La faille est en nous, elle est notre blessure inguérissable comme notre tourbillon interne (Diné), elle est à la fois notre douleur d’exister et le contentement provisoire qui est le nôtre lorsque nous déployons notre puissance singulière.

Le tragique est simultanément processus de recomposition et de décomposition sans règles et sans logique. Telles sont les expériences de la joie et de la mélancolie. Tel est aussi le rire indomptable de Démocrite, en-deçà de toute convention, mais lucide définitivement sur l’imposture qui est la sienne comme sur le ridicule des conduites humaines. Et pour cause, un être se croyant capable de produire du sens et découvrant dans le même temps son insignifiance absolue, tout comme son immersion dans le réel tout aussi insignifiant,  a de quoi se marrer franchement et sans détour, ce qui implique d'ailleurs et "forcément" de ne pas « mou rire » !

Portez-vous bien.