Recto CET OBSCUR OBJET DU DESIR (140Ko)Le désir est manque et le manque est souffrance. Telle est une des thèses qui fonde le pessimisme de Schopenhauer pour qui «  l'homme oscille sans cesse, tel un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui ». Autant dire que le désir paraît être le socle indépassable de la conscience malheureuse si on en croit Pascal dont les textes magnifiques sur l’ennui, sur le divertissement et la concupiscence dévoilent douloureusement le fond tragique de l'existence, c'est-à-dire son insignifiance et sa pauvreté.

Si l'homme désire uniquement ce qu'il n'a pas, ce dont il est privé, comment pourrait-il seulement "demeurer en repos seul dans sa chambre" (Pascal) et faire face à son intranquillité ? Voilà la cause du malheur selon l’auteur des Pensées.

Aussi, avec Schopenhauer les humains semblent définitivement condamnés à la manière des trois figures mythologiques, Ixion, les Danaïdes et Tantale à endurer les effets de la morsure éternelle du désir ; brûlure sans fin pour le premier, attaché à une roue en feu voltigeant dans les airs; figure du désir insatiable à jamais renaissant pour les secondes, contraintes de remplir des tonneaux percés ; incapacité de répondre aux besoins pour le troisième ravagé par l’angoisse de la mort (le rocher menaçant prêt à tomber sur lui et à l‘écraser).

L’origine de cette théorie se trouve chez Platon notamment dans le Banquet lorsque Socrate fait remarquer à Agathon qu’il est rigoureusement impossible de désirer ce qu’on possède. La fonction du désir serait de se tourner vers un ailleurs (un objet, une idée) qui lui préexiste et dont le manque serait la figure oppressante.

Et c’est bien là l’erreur partielle de Schopenhauer qui demeure platonicien sur ce point. Platon annonce Aristote et le principe de finalité. Penser le désir comme manque, revient à concevoir la fin avant même le processus en soumettant l’énergie pulsionnelle du désir à un objet déterminé a priori. Pour ces philosophes, le désir doit nécessairement s’articuler à quelque chose, à un référent qui permet de lui attribuer une signification. Dés lors, le désir serait pourvu d’une intentionnalité cachée qui le mènera soit chez Platon à la possible contemplation du beau et du bien lorsque celui-ci se tournera peu à peu vers l’Idée qui gouverne le réel, soit au malheur selon Schopenhauer puisque le désir ne se satisfait jamais de l’objet et manque toujours d’une manière ou d’une autre son but.

La force apparente de cette logique qui rencontre une partie de l’expérience ordinaire est liée à une subtile inversion qui consiste à raisonner à partir de la fin, procédant de l’effet attendu dans le miroitement de la représentation pour normer le désir et le soumettre à un projet. Spinoza nous aide sur ce point. L’esprit inverse constamment le rapport entre cause et effet. Penser le désir comme manque revient à croire que le manque est la cause du désir alors qu’il n’est qu’un effet, non pas du désir en tant que tel, mais de la représentation qui vient polluer son déploiement sous l’emprise de l’idée. De fait, le désir comme manque est bel et bien une production d’idéaliste, cherchant à soumettre le corps et son expressivité inventive à une raison censée lui attribuer et sa valeur et sa signification.

Le pessimisme trouve dans l’argumentaire platonicien la justification de son humeur catastrophique. C’est que le désir ne trouvera jamais de quoi s’apaiser sans sombrer dans l’ennui comme s’il nous parlait toujours de notre malheur d’être au monde. Jamais il n’atteindra l’unité attendue et permettra de recoudre la faille qui le sépare de l’objet. Et pour cause, l’objet qu’on vise, qu’il soit un corps, un « bien » de consommation ou une personne est sans rapport direct avec le désir (c’est un rapport indirect). Cet objet est soutenu par l’idée qui se cristallise dans la représentation : cet objet pour être donné à l’esprit présuppose une théorie du désir à laquelle on succombe, une intentionnalité sous-jacente et à ce titre, il constitue un bavardage dramatiquement empoisonné. Encore une « emposture » d’idéalistes visant à recouvrir le réel d’un double affabulé sous le régime imposé du sens !

Je soutiens, au contraire, que le désir ne parle pas et qu’il est tout autant insignifiant que le réel. Cette insignifiance s’exprime dans une décharge d’énergie particulière, dans le plaisir comme dans la joie qui demeure au même titre que la souffrance, de l’ordre de l’expérience immédiate. Dans cette perspective, le désir ne manque plus de rien et s’affirme comme processus dont la positivité peut se vivre intensément. Il dissout toute finalité et s’expérimente au présent, non dans l’attente ou dans l’espoir mais dans un déroulement qui échappe à la représentation imposée par le temps de la convention et qui s'éprouve comme détaché des objets dont on n’est plus forcément dupe. Il devient l'expérience de l'entre-deux, ni tout à fait celle d'un sujet  faisant face au monde, ni tout à fait celle d'un objet investi condamné à disparaître.

On comprend pourquoi avec Spinoza, le désir comme puissance d’agir a quelque chose d’a-temporel, nous donnant parfois le sentiment d’éternité (sub specie aeternitatis). Au contraire, le temps n’apparaît à la conscience que lorsque le désir comme activité se tait et que l’action rentable vise une performance particulière ou une signification. Qu’on vive une expérience érotique, qu’on pratique la musique, qu’on marche en montagne, le temps de l’horloge disparaît . Plus rien ne manque alors, parce que la représentation se dissipe sous la force d’une esthétique vécue au présent. La joie devient l’expression active d’un désir silencieux, sans double parce que sans objet, singulière parce que définitivement "idiote" comme l'est le réel (idiot).