Image extraite du film, Amadeus de Milos Forman

J'explore aujourd'hui en classe la thèse nietzschéenne consacrée au génie dans Humain trop humain. Je ne cache pas que j'aime profondément ce texte et les extraordinaires renversements opérés par celui qui avait inscrit au-dessus de la porte de sa chambre « je me moque des maîtres qui ne se moquent pas d'eux-mêmes ».

Il est deux sortes de génie : le cadavérique et le vivant. Le premier est une icône, une idole, une entité surnaturelle dont on croit volontiers qu’il est doté de capacités hors normes et d’une faculté de voir directement dans l’Etre, grâce à cette lorgnette dont seraient pourvus les grands esprits. Ce génie est une construction, une idéalisation, un délire dont l’objectif inavoué consiste ni plus ni moins à faire taire le véritable génie, à le nier, à l’étouffer sous une pesanteur grégaire dont les flatulences cacochymes polluent et empoisonnent le processus réel de création. Ce génie génétique, inné, inspiré par la nature (Kant) comme on se plaît à le croire, dissimule une arme de destruction massive, une force de frappe dont l’objectif est de révérer la sacralité qui l’inspire et l’entoure, son essence sublime et sa grâce. Voilà l’idole et face aux idoles, bien sûr, « nous n’avons pas à rivaliser, nous n’avons pas à éprouver d’envie ». Et pour cause, le sacré, c’est l’interdit, l’intouchable, l’inviolable ! Restons à notre place, n’est-ce pas ? nous autres les hommes moyens, les simples, les ratés, les faibles d’esprit, les médiocres ! L’idole nous console de notre impéritie, de notre misère. Le génie nous sauve et nous réconforte, il nous parle d’un ailleurs qu’on vénère parce qu’il nous fait faire l’économie de notre propre génie et nous abandonne à cette fascination pour l’autre rive dans le renoncement et l'appauvrissement !

C’est d’ailleurs en ces termes que Salieri dans l’excellent film de Forman (Amadeus), parle du "grand" Mozart qu’il s’accuse d’avoir tué. Mozart n'est certes pas un singe savant, la voix de Dieu parle dans sa musique, nécessairement, à l'évidence. Dans sa folie délirante, le compositeur italien déchu se pense comme le représentant du peuple des médiocres, leur « saint patron », lui qui a éliminé l’idole. Il doit payer en tentant d'abord de se suicider, puis en reprenant sa place parmi les médiocres !

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Mais au fond, Mozart était déjà mort. Il avait déjà disparu dans la fosse commune, dans l’anonymat pour renaître comme forme sublimée, désincarnée. Le génie est mort, vive le génie ! Pour peu qu’on s’approche, cette idéalité sent le cadavre et la putréfaction. L’homme de chair doit disparaître et céder la place à son simulacre, à son daïmon, à son double épuré et transcendant. Tel est le cœur de l’attitude réactive – réactionnaire- qui vise toujours la restauration d’un ordre ancien, immuable et éternel dans lequel figurent les génies incorruptibles de la civilisation.

Et puis, il y a l’autre, le génie réel, matériel, empirique, l’homme de chair avec ses failles, ses faiblesses, ses égarements, sa déraison mais aussi sa puissance et son intelligence active ! Celui-là met toute son énergie dans sa tâche. Il se mobilise entièrement, observe, contemple, voit, regarde, médite, accueille, puis échafaude, relie, édifie, construit, pose les pierres, une à une et recommence, des heures durant, des semaines, avec la patience et la détermination qui caractérisent le chercheur, le bâtisseur, le stratège et l’inventeur. Le génie, c’est le travailleur acharné, qui investit son objet d’une sorte de passion indéfectible, sans relâche et déploie ainsi toute son intelligence pour l’œuvre comme pour l’ouvrage. Celui-là passe par l’essai, l’esquisse, l’aventure, la chute, la blessure mais il recommence inlassablement jusqu’à ce que le geste suffisamment perfectionné devienne évident, fluide, et comme naturel. Voilà le génie de chair et d’os ! Effort, patience et persévérance, mobilisation intérieure sans division, sans écran, sans morcellement. « On ne sait pas ce que peut un corps » écrit Spinoza, on le découvre petit à petit dans l’épreuve ininterrompue de sa recherche et la transformation qui l’accompagne. Vitalité et puissance d’un génie immanent, bien réel, inscrit dans un devenir, dans une temporalité vive au rythme de l'incertain.

C’est sur le meurtre de la vie créative et de l’intelligence du génie réel que s’édifie le génie cadavérique, l’idole dont Nietzsche annonce le crépuscule. Ces deux représentations produisent des effets radicalement opposés :

la première exerce un pouvoir castrateur et donne le sentiment pathétique de la dette, de la culpabilité vis-à-vis de ces entités, des héros et de la divinité (dominus). Ainsi, l'idéal est sauf sur l'autel commun de la médiocrité partagée.

La seconde est incitative, mobilisatrice, suggestive, encourageante ; le génie devient ce maître (magister) que le disciple peut investir, mais aussi imiter, et mieux, contester voire surpasser parce que le maître véritable sait aussi se moquer de lui-même, humain trop humain. A l'idéal ascétique, s'oppose la force affirmative d'une individualité, d'une configuration singulière aventureuse, soucieuse de créer son existence par ses oeuvres propres.

A suivre prochainement, l'impact de ce texte auprès des élèves et leur étonnante réaction ! (dans le Journal d'un prof de philo)