La question du jugement de goût en matière d'art est quelque chose qui paraît toujours très difficile notamment lorsqu'il s'agit d'échanger quelques "impressions éclairées" à propos de telle ou telle oeuvre. J'ai souvent abordé la dimension esthétique sur Clinamen et je me souviens de discussions passionnantes et animées avec de multiples intervenants autour du rapport entre art et pensée.

J'ai soutenu  la thèse - et je persiste - selon laquelle, l'art comme puissance esthétique est "sans idée", qu'il est essentiellement aphasique, entendant par là que le silence est la seule "non-catégorie'" capable de « rendre compte » si l’on peut dire, de ce qui se passe dans un rapport à l'oeuvre et que, par conséquent, tout discours est toujours de l'ordre du remplissage, de l'effacement, du dédoublement donc d'une certaine mystification. Autant dire que le langage reste impropre à énoncer quoi que ce soit de l'oeuvre sans la dénaturer, sans la vider de la charge originellement vécue. Cela ne signifie nullement qu'on ne puisse pas dire quelque chose de pertinent, de valable, de juste en l'occurrence, mais "parler, c'est toujours parler d'autre chose". Cette thèse trouve son inspiration dans l'expérience qui est mienne et je ne vois pas de quelle nécessité procède tout discours devant se surajouter au « concerto pour la main gauche » de Ravel dont la seule évocation suffit à créer en moi une déclinaison atomique toute suggestive mais silencieuse en ce qu'elle est organiquement et richement vécue.

Qu'est-ce donc qu’une œuvre ? Pour ma part, je serais tenté de la qualifier de résonance idiosyncrasique, de murmure élémentaire modifiant une configuration psycho-physiologique sur le mode du déclin ou de la puissance. Autant dire que l’œuvre est à elle seule une énergie, un organisme sans attache, apte à coloniser un corps comme peut le faire un virus, inactif pendant des années et soudainement invasif à l’occasion d’un kairos esthétique de grande ampleur. L’œuvre, c’est la rencontre, l’opportunité dont le corps se fait l’écho sous l'effet d'une puissance et d'un jeu de forces portés par un être singulier, musical, pictural ou poétique. Elle agit et interagit avec l'organisme de façon inaperçue, dans l‘infrastructure quantique des impressions sensibles. L’œuvre est souterraine, c’est là son mystère et sa force, et pour paraphraser Kant parlant de la beauté, « elle est sans concept ».

Mais c’est à cet aspect des choses qu’il faut s’arrêter quelques instants. Peut-on appeler œuvre ce qui anémie, attriste, afflige, décompose, diminue la puissance d’agir ? Peut-on seulement fréquenter une œuvre résolument laide donc affaiblissante sans éprouver à  son contact cette jouissance morbide qui fascine l’esprit en activant les forces de mort qui « oeuvrent » obstinément à la putréfaction et la désorganisation du corps ?

Double polarité de l’œuvre investie par le dualisme pulsionnel fondamental. Pulsion de vie, pulsion de mort comme l’a théorisé Freud. Mais enfin, faudra-t-il appeler œuvre ce qui annonce la déchéance et le déclin des facultés, frappant et comme hypnotisant la psyché par son devenir en décomposition ? La pulsion de mort est une puissance agressive, force de division, de séparation, obsédée par ce retour à l'inorganique, à cet état d'avant la vie, lorsqu'aucune tension n'agite encore la matière éclatée. Son hostilité s’exerce à l’encontre non pas du tragique ou de la mort comme on pourrait le croire, mais de la vie comme puissance affirmative, créatrice de liens et de solidarité physiologique. Se pourrait-il que l'homme cohabite sincèrement avec le désastre joué, figuré, matérialisé de sa propre puissance sans en jouir sur un mode masochiste, revanchard donc inconscient ? Tel est l’obscène de la laideur dont s'empare notamment l'art contemporain faisant de l’expérience paroxystique des passions tristes le principe d'une mise en scène perverse que le bavardage conceptuel vient recouvrir dans une tentation colonisatrice. La pulsion de mort ainsi théorisée, masquée sur le terrain discursif, use alors de l'image pour répandre son fiel, une morbidité réactive et contagieuse.

Comme l’écrit Nietzsche : « La laideur est comprise comme un signe prémonitoire et comme un symptôme de dégénérescence. Tout ce qui de près ou de loin rappelle la dégénérescence appelle en nous le prédicat « laid ». Tout signe d’épuisement, de pesanteur, de vieillesse, de fatigue, toute espèce d’entrave à la liberté et surtout l’odeur, la couleur, l‘apparence de la décomposition, de la putréfaction […] tout cela suscite la même réaction : le prédicat « laid ». C’est une haine qui éclate. Qui donc l’homme hait-il tant ? Sans nul doute, c’est la déchéance de son propre type physique. » Crépuscule des idoles

                                                                                                                                                                                           Le problème n’est pas de sentir la laideur ici ou là, de la fuir dans un déni de réalité mais de prétendre faire une œuvre d’art dont la mise en scène exhale l'haleine putride de corps cacochymes et une haine adressée à sa propre vitalité contrariée, par suite, à la vitalité de tous les vivants. (Voir pour exemples les "oeuvres" de Jean Rustin).