Ca fait longtemps que je songe à écrire un art de la sieste. J'avoue volontiers embrasser assidûment l'horizontalité et me réjouis de savoir que d'autres que moi, tout aussi flemmards, solitaires, décalés, retirés du "monde", s'adonnent à cette forme scandaleuse de béatitude inoffensive. Et puis pourquoi écrire ? Parce que je n'ai rien d'autre à faire et que j'ai l'envie de témoigner de la puissance philosophique d'un art trop souvent négligé, voire méprisé.

D'abord, s'agit-il bien d'un art ? Pour ma part, je le situe non pas dans la pratique en tant que telle mais dans tout ce qui la précède. L'art désigne ici la force d'âme de celui ou celle qui parvient sans douleur à s'arracher au volontarisme grégaire et productif des masses, à faire retour sur un état du corps, à laisser parler des organes trop longtemps soumis au régime de la croissance, du rendement et du forçage.

En ce sens, l'art de la sieste est indubitablement un acte écologique, une mobilisation décroissante de la maison intérieure (oikos). Cette maison, c'est soi ; non pas le soi de la crispation identitaire pathologique, mais un soi qui plonge dans les racines de l'inconscient, et ouvre les portes de la physiologie sans résistance. L'art n'est pas ici une maîtrise technique, mais une nécessité impérieuse, une pente qui aspire la volonté sous une force gravitationnelle vécue de l'intérieur. La parole énigmatique du corps réclame sa souveraineté pour faire valoir son propre régime d'intensités. L'art de la sieste est donc un abandon, un lâcher-prise, un dé-faire, une dé-faite de la volonté, un égarement salutaire.

L'écologie en question est une manière de prendre soin de sa niche, de son site, de son imposture d'être au monde. Et c’est bien cela que les idéologues de tout poil ne supportent pas dans ce retrait. Le « siesteux » affirme avec l’insolence de son apparente inertie, dans le silence retranché de sa chambre, son refus de dédoubler le réel sous la forme de l’emposture conquérante, stupide et commune. Aux images imposées du monde, à la dictature de la représentation, notre homme oppose la descente sans filet dans le jeu im-monde de la source primordiale. L’im-monde échappe aux règles du marché, aux lois sociales, à la promotion narcissique, aux doctrines, aux recettes et au savoir-vivre. L’im-monde est une présentification du réel que le sommeil paradoxal du siesteux exhume dans un entre deux qui n’est ni l’inconscience ni le système symbolique. Cette navigation sans boussole est une réappropriation d’un soi cosmique, une manière de prendre soin de l’essentiel : la source qui coule dans nos vies et qu’on ne voit pas et qu’on n’entend guère, écrasés que nous sommes par la pesanteur signifiante du monde.

L’art de la sieste est un acte de dissidence pacifique. La sieste est mal considérée ; seul le fainéant sieste ! Il en va du siesteux comme de celui qui décide de faire l’école buissonnière. Celui-là est persécuté, puni, déconsidéré alors qu’il jouit d’un temps qui a quelque chose à voir avec l’individuation. L’individu est dangereux même lorsqu’il ne fait rien, parce que ce rien est encore quelque chose de trop, quelque chose qui échappe au pouvoir panoptique. La sieste est revendicative jusque dans son silence parsemé d’insignifiance. Elle revendique précisément…le rien. Rien, en effet, et cela suffit à ce que d’autres choses naissent en soi, se fassent d’elles-mêmes ; ça « saisonne » comme disent les chinois, ça moissonne tout seul, sans y penser, sans intervention. Le non-agir agit en sourdine, il n’est plus besoin de faire. Tout se défait et se recompose à l’infini dans un jeu tourbillonnaire qui est la création même, qui est la cause de toutes les révolutions mentales. Les productifs n'aiment guère la création, encore moins les révolutions, fussent-elles intérieures et silencieuses.

L’art de la sieste est un acte métaphysique. Ho, je sais ! D’aucuns se plaindront avec raison de cette ridicule tendance qui consiste à plaquer désormais de la métaphysique partout, histoire de donner de la profondeur à la chose : métaphysique de la pétanque, des tubes, du football, du sport en chambre et même des mœurs paraît-il, où va-t-on ? Ici, c’est pourtant amplement mérité ; et même mieux, j’affirme que la sieste est l’expérience métaphysique la plus dense, la plus fondamentale et la plus économique. C’est qu’elle fait retour vers l’originaire, dans un vortex qui déroute la conscience et l’abandonne sur les rives de l’incertain. Ce tourbillon qui assiège l’esprit et dont nous conservons la trace vibrante au réveil anime nos cellules et notre vitalité d’une intuition centrale : celle de la dépossession et du hasard absolu. La sieste est une pratique atomistique majeure dans laquelle le tourbillon, cher à Démocrite l’ancien, retrouve sa force et sa fécondité initiales. Elle est une expérience de vérité, philosophiquement irremplaçable.

Portez-vous bien.