Le cri, Munch

Ma vie philosophique, pour ne pas dire ma vie tout court oscille sans cesse entre deux polarités, le pessimisme nihiliste et la joie tragique.  La première exerce sur mon esprit une fascination redoutable.  Le nihiliste n’espère rien, n’affirme rien et n’attend rien de particulier, rien en termes de signification, de valeur et d’orientation dans l’existence. Il y a un raffinement à vivre ainsi, peut-être même une certaine dose d’esthétisme glissant à la surface étale des choses ; choses qui vont et viennent et retournent immanquablement au néant. Juste de quoi sourire mais avec l’amertume du déclin annoncé : « on va tous crever ! »

Le socle qui fonde le nihilisme est un subtil mélange de tragique et d’humeur pessimiste un peu à la manière d’Héraclite dont on sait que l’intuition du mobilisme ruinant toute possibilité de saisie, conduit le « sage » d’Ephèse à la tristesse, aux pleurs, à la mélancolie. C’est que le réel, dans le versant  de la dégradation fait irruption dans  la conscience et vient trouer le champ de la représentation. Pour celui qui éprouve l’intuition tragique dans sa chair, plus aucune image, plus aucune idée ni théorie ne viendra recoudre l’abîme laissé par l’immense déflagration. Tout passe, n’est-ce pas ? Et avec ce passage, c’est mon existence qui coule vers le néant, seule destination possible.  Difficile de se réjouir lorsque la mort, le fleuve tempétueux de la fortune emportent tout et défont ce à quoi on tient le plus au monde.

Au tragique qui est l’autre nom du réel s’ajoute l’humeur contrariée du pessimiste, définitivement blessée  par l’impermanence universelle, définitivement résolue à penser l’existence à partir de sa fin prochaine. La vertu du nihiliste est à mon sens, sa puissance terroriste, son ancrage anti-idéaliste, sa lucidité frottée  aux « situations-limites », sa santé dans le dépeçage systématique de toute prétention théorique, son « on ne me le fait plus ! ». Et puis, sa force c’est aussi cette plaie saignante qui œuvre et dés-oeuvre  son corps là où opèrent le sinistre chantier du réel,  la décomposition en acte. Il y a une vérité dans cet état du corps. La sensation ne triche pas, elle annonce le « presque rien » d’une pensée toujours seconde et en retard, toujours a posteriori.  Il y a une vérité dans la tentation nihiliste, celle de la pulsion déployée comme jouissance arrachée au néant et complaisamment tendue vers lui. Cette jouissance, elle, n’est pas rien. Elle se nourrit de son vertige et de sa double tendance, affirmative et régressive. Toute les données fondamentales de l’existence se résolvent en elle et s’y inscrivent.  S’il est impossible d’échapper au tragique, il semble difficile d’échapper au pessimisme.

A suivre : la joie tragique