J’aime la météorologie depuis toujours ou presque. Ma conscience philosophique est  d’essence météorologique, éveillée par les éléments, réveillée par les  orages, électrisée par la foudre, stimulée par les instruments de mesure, fascinée par le ciel et les nuages, les fronts et les conflits, autant de métaphores de l’existence soumise aux caprices de l’inconnu, aux rigueurs de la fortune. La météorologie m’a initié au réel, c’est-à-dire à l’insignifiance de toute chose.

Il y a dans ce goût pour la météorologie quelque chose qui est de l’ordre d’un dévoilement constant de la vérité de la nature. Ce dévoilement est tout autant un voilement car rien n’apparaît véritablement à celui qui tourne son regard vers les phénomènes atmosphériques, rien que des flux, des passages, des nébulons nomades et impermanents, des fronts massifs qui se désagrègent, des particules, des averses, du son, de la fracture et des torrents d’aléatoire. La météorologie est la science qui contrarie la science, qui en déjoue la prétention tout en constituant le parangon de toute science, celle qui peut se flatter de placer en son centre le régime essentiel de la dépossession, l’ignorance, le trou de l’irreprésentable.

Les météores sont capricieux comme la vie humaine l’est, comme toute vie en vérité. Dépression, anticyclone, tourbillon, voilà qui ne peut que ravir l’authentique démocritéen traversé par les lignes de force d’une nature à jamais insaisissable et fuyante comme l’eau. C’est que le mot nature est déjà de trop comme tout signe d’ailleurs car ce qui se passe ne fait signe vers rien. La tempête comme le grondement du tonnerre sont silencieux du point de vue du dire, ne font jamais langage, c’est pourquoi, ils déjouent nos catégories et nous laissent étonnés, frappés du tonnerre, comme décalés au bord d’un monde devenu im-monde.

La météorologie est la science des météores, l’étude des phénomènes atmosphériques. Le logos de la science est une prétention, une volonté de dire (legein), de signifier la volonté de la nature. Elle exprime une tentation oraculaire et divinatoire qui fascine depuis toujours et excite l’imaginaire, motivations mégalomaniaques ? Les experts, eux-mêmes dépossédés par leurs calculateurs géants se font les herméneutes de modèles sibyllins qui tombent comme messages prophétiques. Mais à la différence des autres sciences, ces messages sont accompagnés d’un indice de fiabilité, d’un coefficient de probabilité, d’une marge d’erreur qui est la prise en compte de ce trou dans la pensée, de ce silence du réel qu’aucun modèle numérique ne peut embrasser adéquatement.

Les gens s’intéressent bien plus à la météo qu’à la météorologie.  La météo, privée de son « legein », de son dire est résolument bavarde. Elle autorise toutes les discussions, toutes les opinions, elle fait parler et permet de rompre le silence élémentaire qui enveloppe et conditionne toute rencontre intersubjective. Curieusement, le  bavardage « intempestif » de tous ceux qui ne parlent que de la pluie et du beau temps ne fait qu’ajouter un bruit au milieu des bruits météoriques, gouttes d’eau,  vent dans les branches, un son articulé dans la grande cacophonie atmosphérique. Rien ne le distingue du reste, sitôt énoncé et déjà évaporé dans l'azur.  

Quant à la vertu de la science météorologique, nous dirons qu’elle se trouve dans l’étoffe du dire, dans sa chair, vertu toute socratique qui articule sans cesse à la prévision la conscience intime de l’ignorance. Le météorologue authentique sait qu’il ne sait pas mais il se risque tout de même et fait parler les autres. Et parfois, ce qu’il dit semble rencontrer le réel.

Parler tout en sachant qu’on ne dit précisément rien car il n’y a rien à dire, tel est le régime philosophique de la conscience élevée à la vérité de l’insignifiance.

Le météorologue est au ciel ce que le philosophe est à la vérité.

Portez-vous bien.