"Les ivrognes ont la réputation de voir double. L'homme possède deux yeux et par conséquent deux images du réel qui se superposent normalement l'une à l'autre ; lorsqu'il est ivre la superposition se fait mal, d'où le fait que deux bouteilles au lieu d'une dansent devant les yeux de l'ivrogne. Mais cette duplication du réel est un phénomène purement somatique ; elle n'engage pas en profondeur la perception ivrogne du réel. Tout au contraire, l'ivrogne perçoit simple et c'est habituellement l'homme sobre qui perçoit double. [...] Une chose toute simple, c'est-à-dire saisie comme singularité stupéfiante, comme émergence insolite dans le champ de l'existence.

En quoi l'ivrognerie peut être invoquée comme une des voies d'accès possible à l'expérience ontologique, au sentiment de l'être ; car l'ivrogne sait qu'il y a la rose et qu'elle est sans pourquoi, comme disait Heidegger citant Silésius." 

                                    Clément Rosset,  Le Réel, Traité de l'idiotie (p.41-42, édition de minuit)