Il est aisé de juger, de conjecturer, de donner à autrui le sentiment qu'on a compris la complexité d'une situation, qu'on évolue dans une posture empathique pleine d'intelligence, de bienveillance et de sens critique. Nombreux sont ceux qui se croient capables de profondeur, de démarche introspective, d'évaluation, de conseils en tout genre. Il est aisé de qualifier et de nommer ce que l'on croit saisir par une sorte de complicité spontanée alors même qu'on est dupé par la force inaperçue de ses motivations souterraines.

D'où parlons-nous en vérité si ce n'est depuis la blessure qui nous ronge et nous travaille, plaie insupportable que nous exorcisons dans la "compréhension" et le jugement que nous portons sur autrui. Nous ne raisonnons, ne pensons et ne condamnons qu'à partir d'un état du corps, d'une chair ravagée par le déchirement originel, contrariée par nos propres faiblesses, sans cesse blessée par l'irruption d'un chaos qui fait loi et qui échappe en tout point à notre saisie.

Pouvez-vous seulement reconnaître qu’il n’y a rien à comprendre et que les mots définitifs que vous prononcez ne sont que des excroissances de votre incompréhension, de votre cécité, de votre mutisme devant les forces de vie, rien que des mécanismes de défense qui prolongent votre étroite idiosyncrasie ?

La seule fidélité valable est celle qui se réclame de la plus haute infidélité, celle qui reconnaît pour elle-même l’extrême supériorité de l’infidélité. Certains esprits, rares, la perçoivent, la plupart reculent devant l’épreuve de leur infidélité respective, devant la tentation inavouée de leurs secrètes impulsions, devant le risque trop grand de vivre par soi-même.

Etre fidèle à l’infidélité revient à dire, « je suis un sans attache, un nomade, une chose errante au milieu des choses qui passent et qui ne font que passer, je suis libre comme le vent et rien n’arrête le vent, surtout pas les mots, pas même les hommes complices, pas même la mort ».