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Tadrart, Algérie, février 2002

Toute conscience philosophique s’accompagne d’une solitude métaphysique  que la pensée n’efface jamais ni ne recouvre. Bien au contraire, cette dernière ne fait que prolonger dans sa tentation unificatrice le régime insulaire de l’existence, vouée à l’errance parmi les choses décomposées. La parole suit comme une ombre le geste philosophique qui opère dans la plus secrète élémentarité, dans le régime étrangement silencieux des forces dont le corps est la caisse de résonance et la matrice.

 La philosophie s’apparente d’abord à une descente aux enfers, à un glissement incontrôlé sur les rives de l’innommable qui exige la pureté de l’abandon et le silence devant l’effroi.  Plus cette conscience s’affine et creuse le sillon de l’amère vérité, plus la solitude devient, non pas une compagne  provisoire, mais plus radicalement encore mon essence, mon être et  ma réalité même. Comment ne pas se révolter devant l’évidence de son idiotie, devant cette signature physiologique que nous incarnons et qui se découvre sans double, sans réplique, sans jumeaux, sans un "moi" pour se  soutenir, appauvrie en somme, mutilée parce que simple à tout jamais et désertée dés l’origine dans le grand silence universel ?

 A vrai dire, il me semble qu’il faille distinguer cette solitude métaphysique  - ce constat, comme le dit Deleuze selon lequel « les choses ne sont qu’une à une », choses au nombre duquel nous figurons indifféremment, configurations passagères  et fugaces,  monades provisoires affrontées aux puissances multiples de l’insaisissable, et la solitude comme sentiment subjectif, comme pensée seconde, traînarde, fatiguée, irritée de s’ignorer vaincue par l’irruption de la première dont l’effroyable menace sourde dégénère en un mouvement solipsiste réactif.

 La solitude du moi n’est pas la solitude « métaphysique ». Il se peut que les deux soient liées mais si elles le sont, c’est parce qu’une intuition féroce, proprement terroriste, s’empare de la représentation pour la dissoudre dans le régime impermanent du réel. Le sentiment psychique de la solitude se désagrège alors à mesure que nous découvrons notre pauvreté essentielle.  La descente est une décomposition qui nous plaque à la surface  et  nous vide de nos profondeurs psychologiques et de nos sédimentations culturelles. C’est à la surface des choses que nous sentons et que nous expérimentons cette parenté atomique qui nous lie à un réel d’autant plus pauvre et d’autant plus riche qu’il est sans valeur. Etrange continuité dans la discontinuité qui conduira Spinoza à éprouver le sentiment de l’éternité. Car le paradoxe est bien là, toutes les choses pour autant qu’elles sont singulières ont la solitude en partage.

 Une bien curieuse fraternité voit le jour, celle née de cette conscience d’une élémentarité constitutive vouée à l’éternelle mobilité. Si je suis seul au milieu des hommes, je le suis peut-être un peu moins au milieu des choses qui passent et qui font silence.

 Si la solitude du philosophe est sans refuge, la fraternité des choses est infinie.