D’ordinaire, nous pensons l’oubli dans un rapport à la mémoire, comme une impossibilité d’accéder au moins provisoirement, à une information stockée. Il existe aussi l’oubli inconscient désignant la forme la plus révélatrice de l’acte manqué comme l’analyse Freud dans la Psychopathologie, renvoyant le sujet à ses propres conflits psychiques. Une troisième forme d’oubli serait davantage liée à un acte volontaire consistant à effacer de la mémoire collective, familiale, sociale un fait ou un ensemble de faits dans un déni qui loin d’être de nature psychotique, procèderait d’une volonté s’appliquant au nom d’une idéologie, d’un pouvoir ou d’une morale.

                    Il existe un autre oubli, fondamental et ignoré, originaire et archaïque, oubli en prise avec la nuit qui accompagne la naissance et les premiers mois de l’existence. C’est l’oubli animal. On pourrait ici faire écho à La nuit sexuelle dont parle Quignard c’est-à-dire à l’énigme et au scandale du coït qui fonde notre imposture originelle et nous immerge dans le grand tout. Cet oubli particulier et décisif, cette nuit antérieure à toute nuit,  qui déclenchera plus tard la course effrénée au ça-voir (savoir) (voir-ça), cette cécité contrariée motivée par l’obscène, cette dissimulation de la scène primitive, cet oubli-là, a été recouvert sous la chape graveleuse et quasi-imperméable de la mémoire, de la temporalité chronophage, du social, du mondain et de la signification. Oubli de l’oubli en quelque sorte.

                       De façon plus large, plus vaste, plus massive, l’oubli désigne à  ce niveau, une dépossession première et fondatrice qui englobe et dépasse les conditions de la naissance et la rencontre sexuelle de nos géniteurs : c’est le régime anté-discursif du corps et de la psyché confondus, le déploiement initial du jeu des pulsions, la puissance affirmée et sans double de la sensation primitive : érotique de la chair, angoisse primordiale, terreur fascinée dans l’indicible d’un organisme clamant son imposture physiologique et sa puissance d’exister hors de tout langage et de toute emprise du symbolique. L’oubli originaire ou  animal n’a plus rien à voir avec le temps, avec la mémoire et la sédimentation imposées par le milieu. Son référent n’est pas la maîtrise supposée d’un savoir ou d’une information disponible, pas plus qu’un contenu refoulé sous la pression des forces morales et des interdits. Il est le radical silence et la vérité du corps frottés au réel ou plutôt émanation du réel, nature naturante et naturée comme dirait Spinoza et dont l’organisme est à la fois la cause et l’effet ; réel dynamique, réel immergé dans un réel plus vaste encore qui se tait ; insignifiance en acte qui fait la vie et la mort.

                       Cet oubli premier est de nature métaphysique. Entendons par là qu’il est la marque en soi d’un originaire sans nom,  inqualifiable et indescriptible, insignifiant et pourtant pensable à posteriori comme trou dans la structure, comme faille brisant la surface établie de nos représentations,  faisant respirer la peau et la délivrant de la pesanteur de l’histoire et du terrorisme de la mémoire : brisure originaire et atemporelle telle une signature sans auteur assignable : régime de la dépossession. Encore faut-il pouvoir placer psychiquement cet oubli, lui donner, non pas une signification définitive mais le penser comme la marque indélébile du réel auquel nous n’échappons pas.

                       Cet oubli primordial n’est pas très éloigné de la condition animale dont nous envions secrètement le bonheur comme le note Nietzsche dans les Considérations inactuelles. Quel est donc ce bonheur obscène de l’animal ? « C’est qu’il oublie à mesure qu’il vit », « c’est qu’il vit d’une vie non-historique », sans passé, sans futur, présent pur délivré de toute attache et de toute pesanteur. Le souvenir fait le malheur de la conscience. La mémoire est, à un certain niveau, un cadeau empoisonné qui alourdit inéluctablement le pas de l’homme sous « les feuilles détachées du rouleau du temps » qui s’accumulent en soi comme autant de devoirs, de filtres, de charges, d’impératifs faisant fléchir l’esprit sous les remords et le pouvoir incessant des forces réactives. En se souvenant, l’homme s’adapte et conquiert une place dans le jeu cruel et stupide de la prolifération sociale à laquelle il n’échappe guère. Si l’animal oublie, c’est qu’il est dans l’immédiateté de ses instincts et de sa force propre. Sa volonté est pure, jamais entachée par la représentation dont l’homme se gargarise et s’honore. Sans doute la pensée fait-elle la "grandeur de l’homme"  mais aussi et surtout « sa misère et son incapacité » comme le souligne Pascal. Ce que nous percevons en miroir dans l'infâme spectacle du bonheur animal, ce n'est pas seulement notre triste condition. C'est aussi la nostalgie vaguement dissimulée d'un certain état du corps et du silence qui l'accompagne. L'animal est aphasique, l'homme l'a été, et à vrai dire, il le demeure même lorsqu'il parle et sa parole le trouble, l'énerve et le fige. 

                        L’oubli animal est cette expérience d’avant l’histoire, d’avant la conscience et les mots, ce moment de la jouissance déliée et de la puissance organique pure, sans médiation. Nudité du sentiment, crudité de l’impression, fécondité de la sensation. On aurait tort de croire que cette période « oubliée » de notre existence a disparu ou serait comme le soutient souvent la psychanalyse tel un chapitre censuré de notre histoire. L’oubli animal ou métaphysique est actif. Il ne cesse de produire des agencements, des configurations à partir de cette fissure primordiale qu’aucune représentation ne vient adéquatement boucher. Cet oubli est la source infatigable du réel.

                              Le sommeil profond est de ce point de vue l’expérience réitérée de cet oubli. Comment ne pas s’abandonner peu ou prou au silence de la nuit et ne pas sombrer dans le sommeil réparateur, cicatrisant, nécessaire à la digestion et à la décomposition du symbolique dans une analyse totale et sans résidus ? Quelques insomniaques le peuvent sans doute comme Cioran. Mais reconnaissons que le prix à payer est très élevé, car le symbolique devra se hisser à la hauteur du réel pour retrouver l’accent perdu de la nuit animale. La folie n’est jamais loin, le délire guette dans le régime saturé de la signification.

                         L’autre expérience possible, l’autre voie irriguée par l’oubli animal est esthétique, corporelle, poétique. Elle suppose un abandon, un lâcher-prise, un jeu tournant autour de la faille, une danse livrée aux rythmes étoilés de la nuit. Alors, nous ne dirons plus avec Amélie Nothomb « qu’une fois entré dans le langage il ne s’est plus rien passé » (Métaphysique des tubes) mais qu’avec la parole trouée par l’oubli animal, la pensée se délivre et s’invente inlassablement dans une création indéfinissable et jubilatoire, animée par la force active de l’oubli.