Il est de bon ton de faire usage de références, de citer Nietzsche, Kant ou Heidegger, Hugo, Lamartine ou Goethe, Spinoza, Rimbaud ou Platon sitôt qu’on veut écrire et se sentir l’âme d’un auteur inspiré. Cela vaut pour la philosophie mais aussi pour tous les domaines supposés de la culture : art, littérature, poésie, cinéma, peinture etc. Partout, des références, des maîtres à penser, des idoles, des faire-valoir, des petits chefs.

Nietzsche et les autres ne sont pas des petits chefs mais faisant l’objet d’une entreprise d’assimilation par la culture, ils deviennent immanquablement les passages obligés de la formation des esprits (et de leur déformation) par laquelle se constitue une « absurdité » quasi-anthropologique.

D’où pouvons-nous seulement écrire et penser en vérité ? D’où procèdent les moindres parcelles de jugement, les éléments  épars qui façonnent nos représentations ? A cela, je réponds : du corps. S’il est une vérité de la pensée, c’est dans le régime tourbillonnaire des pulsions qui détermine les images mentales auxquelles nous tenons. Mais en remontant plus loin, nous rencontrerons la force brute de l’expérience en prise avec le réel et dont le corps est à la fois la caisse de résonance et une insondable matrice, productrice d’énergie, traversée par la danse infinie des atomes et des forces universelles qui stimulent, amoindrissent, élèvent, propulsent, excitent ou anémient, abasourdissent.  C’est de là qu’il faut partir ; de la fragmentation, de la division des forces, du morcellement initial ! C’est de là qu’il faut interroger la valeur d’une pensée et sa force propre. Le reste, c’est de la décoration, du subterfuge, pire, de la flagornerie si on se prend magiquement au sérieux dans l’usage péremptoire de la citation.

Sur le territoire saturé de la culture, les auteurs ne valent pas un pet de lapin, pas plus Nietzsche que Spinoza ou Héraclite. Savons-nous seulement écouter les multiples voix qui hurlent le désaccord originel qui opère en nous et que nous nous efforçons d’éluder sous la parole instruite du référent ? L’esprit triche mais le corps, lui ne triche pas, même dans le chaos de ses impulsions et dans l’invraisemblable fatras qui le constitue et l’anime. Les chocs, les traumatismes, les violences sont là, en sourdine, œuvrant dans le silence des organes à l’édification d’une logique, d’une rhétorique, d’une stratégie de renoncement, d’un déni de l’unité, de l’individuation dans la soumission au grand Autre. Tel est le miroir possible de la culture : la confirmation et l’entretien des passions tristes, pensée contagieuse et extensive (cf. article sur les bonnes femmes).

La pensée ne vient qu’après-coup, toujours seconde et maladive comme le sont toutes les représentations qui  prétendent nous arracher à l’immédiateté du réel en nous donnant le sentiment fallacieux qu’il existe un sens à toute chose. Nous voici malades intelligents, un peu moins sots et grotesques que l’enfant  privé de parole ou que l’animal aphasique et définitivement oublieux de son sort. L’esprit de sérieux, ayant hérité, s’élève alors au-dessus de la condition organique grâce à l’intériorisation d’une transcendance qu’on appelle « la culture », valorisée comme la divinité suprême. « Deus sive Cultura », une seule et même chose ! La culture entretient une vitalité pauvre dans sa tentation colonisatrice. Elle brille d’autant plus qu’elle se passe de la chair et de la pesanteur du pas que chacun peut expérimenter au plus fort de sa solitude. L’étoile brille mais sans gravité, elle n’est qu’un mirage au milieu des mirages.

 Ainsi comprise, la culture est le syndrome collectif de la force réactive comme processus d’adaptation à l’innommable. Elle digère la tonalité de nos émois physiologiques en les rendant simplement inaudibles pour nous-mêmes. Elle est l’art de pratiquer la surdité tout en donnant le sentiment de comprendre ce quelque chose qu’elle maintient à tout prix au loin. Ab-surdus est la culture ! Aussi sourde et éloignée (ab) que possible du réel et du corps. Son absurdité est dans sa prétention à signifier sous l’autorité de l’idole. L’absurde est à l’insignifiance ce que l’abruti est à l’idiot, son inverse irréconciliable.

Au déni du corps et de ses incroyables ressources, on peut opposer la pensée créative, intensive, en prise avec les processus d’individuation et les stimulations physiologiques. Dans le fonds multiple de l’expérience corporelle, des intensités aux mille sept cent huit nuances, se lève une parole vivante, vibrante et indocile, naviguant intranquille et déterminée, délivrée de la sphère hallucinée de la culture.

C’est à ce niveau que je retrouve mes amis, mes frères nus et désarmés, participant à la cohorte des Idiots inclassables et marginaux que sont Démocrite, Epicure, Lucrèce, Montaigne, Schopenhauer, Nietzsche, Spinoza, Wilde et Rosset. Tous ont accompli le meurtre de la culture ; tous ont laissé vibrer la tonalité indomptable de leur singularité ; tous ont œuvré avec leurs tripes, à partir d'un état du corps dont nous ignorons l'essentiel. C'est pourtant dans l'expérience que j'éprouve le secret rayonnement d’une idiosyncrasie appelée Spinoza. Mon intuition rencontre la sienne après-coup dans un corps-à-corps alchimique qui exclut toute intervention extérieure. La philosophie est affaire d'intimité et d'accointance, de congruence et de kairos. 

Il est deux manières d’écrire et de penser : à partir de la culture ou à partir du corps, de l’absurde ou de l’insignifiance, de l’abrutissement ou de l’idiotie. Deux régimes pulsionnels se distinguent ici, deux types de vie, deux styles. Pour ma part, faire l’idiot dans l’indifférence acosmique est la seule philosophie qui vaille car, ne promettant rien, ne sauvant de rien, elle se déploie dans un rire jubilatoire et terroriste sur lequel aucune culture n’a de prise véritable.