Ces derniers temps, j'assiste, plus ou moins étonné, à l'effondrement successif d'un certain nombre de couples dans mon entourage, couples à l'ancienneté affirmée (plus de 20 ans) et dont extérieurement, rien ne pouvait laisser présager une fin si rapide et surtout si ravageuse. Une séparation n'a rien en soi d'extraordinaire lorsqu'on sait que désormais un mariage sur deux conduit au divorce. Mais ce n'est ni la statistique, ni l’aspect sociologique, ni le mariage qui m'intéressent ici d’autant que j'ai toujours éprouvé une aversion pour cette pathétique institution chargée d'administrer une relation en la soumettant au régime d’un tiers mal situé, celui de la loi ou de la force publique. Pourquoi diable avoir besoin de cette misérable reconnaissance et de l'intrusion obscène de l’Etat sinon pour éprouver dans sa chair l'illusoire fidélité propre au "syndrome de la bonne femme" que j'ai déjà analysé ici même ?

Ce qui m'intéresse au contraire, c'est la temporalité souterraine de cet effondrement, le rythme, la cadence, l'évolution secrète qui travaille la chair jusqu'à l'entaille, jusqu'à l'apparition d'un chaos minuscule, d'un centre dépressionnaire dont l'activité tourbillonnaire s'empare des terres voisines (celles du conjoint) en procédant à une colonisation lente et progressive. Je parle ici d'effondrement ce qui laisse entendre que les choses se passent mal pour l'un et éventuellement pour l'autre comme si un séisme avait fissuré la structure, précipitant les individualités dans l'abîme de leur névrose respective. Toute séparation n'est pourtant pas une catastrophe mais il est remarquable que celle-ci puisse être paradoxalement désirée et vécue par la suite dramatiquement sur le mode de la chute, du chaos et de l'épouvante.

Je suis frappé par l'extraordinaire décalage qui peut exister entre le discours conscient des acteurs du drame bien avant l’écroulement programmé, la représentation sociale de leur comédie, l'apparente solidité du couple jouée ou sur-jouée jusque dans l'intime et le régime souterrain qui organise, désorganise et détermine la relation dans un contrat de nature tellurique, essentiellement ignoré par ceux-là même qui le signent. Ce contrat silencieux n'a rien à voir avec la sphère du social et ses conventions, la dimension du langage et ses représentations, la conscience et ses valeurs, la théorie et ses modèles. Ce contrat est atomique, il est la rencontre plus ou moins congruente de forces qui se solidifient jusqu'à créer une sorte de matrice, de structure aux multiples ramifications lesquelles se heurtent en se combinant, s'éprouvent et se façonnent au gré des intempéries intérieures et des rencontres.

En fait, le modèle le plus explicite pour rendre compte des processus alchimiques qui opèrent dans l'ombre est celui de la tectonique des plaques. Il faut distinguer ce qui se passe à la surface, dans le paysage intérieur de la relation (représentations communes, valeurs, idées, modèles, histoire etc.), dans le paysage extérieur (relations, acquisitions, métiers, activités etc.) et sous la surface, c’est-à-dire dans les profondeurs de la lithosphère. Ici, nous ne nous situons pas au niveau de la seule verticalité supposée des fondations (comme la psychologie le pense ordinairement sous la forme d’une prise de terre ou d’un enracinement) mais à un registre qui combine à la fois la profondeur et l’horizontalité, registre tellement décomposé et enfoui qu’on se tient à la limite du dicible.

La tectonique des plaques aurait à voir avec le régime chaotique des pulsions si elle n'évoluait plus bas encore, dans des sphères où se confondent matière et énergie, atomes et vide. Il faut donc changer d’échelle. C’est dans l’infiniment petit que se déroulent les opérations fondamentales. C’est là que se trouvent les zones d’affrontement, dans des terrains inoccupés, des limites, des lignes de force qui constituent autant de points d’achoppement pour les tentations colonisatrices (extension et affirmation) et les tentations régressives (retrait, réaction, sécurité) de l’un et de l’autre. La congruence qui paraît solidifier le contrat minéral du couple n’est pas une zone définitivement pacifiée. Bien au contraire, c’est à la fois la guerre et le compromis, le recul, l’apparent retrait et l’avancée sur la ligne de front. Où se territorialise le couple sinon autour d’une série de fronts dynamiques, zones d’intensités et de frictions potentiellement inaperçues ?

A la surface, tout peut sembler aller comme le régime moteur d’une voiture bien réglée qui va. Mais qui entend que ce régime, lisse et continu, masque dans son ronronnement tranquille d'inaudibles secousses et quelques vibrations ensauvagées – des arythmies - que chacun s'empresse de dissimuler derrière la production rassurante des représentations ? Pourtant, tapie dans l’obscurité, la lutte intestine de forces sous-jacentes faisant trembler la surface à partir de limites divergentes et transformantes pourrait bien précipiter la belle harmonie dans l’enfer de la décomposition.

C’est dans les entrailles secrètes des corps que se joue une partition à la résonance sourde et aux effets dévastateurs. Chaque plaque avance et se déploie silencieusement dans une temporalité subreptice qui n'a rien à voir avec le temps de la conscience et des activités. Or, cette temporalité constitue la vitalité continentale de la relation comme son risque le plus grand. Comment dire la vérité de ce modèle architectonique ? Comment être à l'écoute de ces lignes de force qui sont autant de zones de fractures potentielles ? Il est toujours plus aisé de les repérer chez les autres tout en les ignorant pour et en soi-même. Mais qui osera pointer les failles et nommer ce qu'il y a de plus réel et de plus imperceptible ?

Le danger est trop grand et nous préfèrons nous taire car le réel est à la fois ce qui est su depuis toujours et ce dont nous ne voulons rien savoir en vérité.