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L'énigme, Démocrite, Janvier 2012


      Ne sachant jamais l'effet produit par un cours de philosophie sur l'esprit de ses élèves, le professeur se console souvent en se définissant comme un défricheur d'espaces envahis par les « mauvaises » herbes de l'opinion molle, comme un semeur jetant sur une terre plus ou moins fertile, plus ou moins ingrate, des graines dont il suppose qu'un jour elles donneront lieu à des pousses, à des arbres et à des fruits. Ce temps de la maturation supposée appartient à l'esprit de l'élève, à ses structures d'accueil, à sa disponibilité psychique, à ses rêves et ses méditations solitaires, si toutefois il est en mesure de s'offrir le luxe de pareils moments. Il appartient aussi à l'imprévisibilité des rencontres et des chocs multiples de créer les conditions propres à la germination philosophique pour peu que le réel fasse irruption dans le confort des représentations initiales. Peut-être est-ce le miracle tout relatif de la liberté de constater qu'il est impossible de savoir ce qu'il adviendra d'une conscience et de son accès éventuel au régime de la subjectivité philosophique voire à celui plus aigu encore de la subjectivité tragique.

     La subjectivité philosophique naît avec l’interrogation sur les sens des choses, avec la question étendue à la totalité. Toute chose peut faire l’objet d’une investigation philosophique dés lors qu’il s’agit d’en interroger le sens, la portée, la valeur ou l’éventuelle légitimité. C’est là une différence majeure avec la question scientifique. Cette dernière se centre, comme le note Schopenhauer, « sur des phénomènes rares et choisis », délimités et circonscrits ; la question philosophique, elle, décèle sous l’ordinaire apparent une énigme faisant des réalités communes quelque chose de soudainement extraordinaire parce que soumise à une attention neuve, débarrassée du poids de l’habitude, délestée des conventions qui interdisent de voir sous les étiquettes une dimension « provocatrice ».

    La question du sens comme fondement de la subjectivité philosophique est d’abord une question de regard, d’intentionnalité, de direction. Elle ne saurait émerger sans la catégorie du sujet capable de se défaire du régime grégaire de la doxa. Pour cette subjectivité, le doute, la mise à distance du monde, le retrait, la critique rationnelle constituent les armes de l’attitude philosophique soucieuse de ne plus adhérer au monde sur un mode passif. Si la pratique philosophique peut séduire, c’est en général à ce niveau car elle paraît inscrire le sujet dans une dynamique d’émancipation, dans une démarche d’autonomie contre la vulgaire et première hétéronomie de la pensée. Avec l’interrogation sur la signification des choses, avec l’exigence métaphysique qui accompagne en règle générale ce développement de la conscience et de la raison, le sujet découvre la valeur du sens car cet itinéraire dans lequel il est embarqué fait sens pour lui. Dés lors, si le monde de l’opinion commune peut être surmonté, c’est parce qu’il n’est pas le vrai monde, c’est parce qu’il représente l’ancrage initial de la conscience façonnée par les influences premières de son histoire.

      C’est donc en termes d’arrachement et de séparation qu’il faut comprendre l’avènement d’une subjectivité philosophique. Mais cet arrachement, si critique soit-il n’accomplit le voyage qu’à moitié car de l’interrogation sur le sens des choses doit surgir une mise en question bien plus radicale, bien plus « terroriste », bien plus philosophique, celle de la mise en question du sens lui-même et par là, de l’itinéraire spirituel menant à une possible vacuité, à l’éventualité tragique de l’insignifiance de toutes choses. Qu’on le veuille ou non, la subjectivité philosophique déterminée par la recherche du sens ou par son affirmation rejoint, malgré son caractère rationnel et partiellement libérateur, la cohorte des positions dogmatiques de l’ancien monde. « Le besoin de sens est de nature religieuse » fait remarquer Freud. La subjectivité philosophique est donc religieuse tant qu’elle n’a pas fait l’épreuve d’elle-même, tant qu’elle n’a pas renoncé au dogme du sens qui maintient le sujet humain dans une position anthropocentrique à l’égard de la nature comme de lui-même.

 « On mesure l’intelligence d’un homme à la dose d’incertitude que son esprit est capable de supporter » affirme Nietzsche. Quelle est donc cette dose d’incertitude sinon l’insignifiance qui dépouille l’homme de sa prétention philosophico- religieuse ? Quelle est cette expérience qui peut permettre de produire une décristallisation de l’idole – cet homme sensé, omnubilé par la signification supposée de toutes choses ?

       La subjectivité tragique ne peut émerger qu'à partir d'une expérience de la faille et de l'effondrement d'un certain type de représentation causé par le réel. Le réel est sans visage, de l'ordre de l'inaudible fracas venant briser le socle rassurant et vain des structures mondaines qui ont tendance à déterminer notre être. C’est par l’effraction en soi et la reconnaissance du réel partout, que la subjectivité philosophique se fait tragique sous l’aplomb de l’amère vérité. Mais l’amertume ne se réduit pas à la ruine du sens des choses. Elle est aussi et surtout liée à la catastrophe narcissique qui l’accompagne. C’est que le sujet est cruellement impliqué dans cet effondrement. La vacuité du monde l’embarque et l’emporte tout autant. C’est là que la formule choc de Nietzsche prend une dimension nouvelle. Jusqu’où sommes-nous capables d’aller dans cette effroyable découverte ? Jusqu’à quel point de non retour ? Si le réel se charge de la dévastation, la subjectivité philosophique peut-elle s’abaisser et ramper sur le sol défiguré du cataclysme sans recourir aux fictions de l’ancien monde ? Un philosophe comme Pascal l’a éprouvé dans sa chair, dans ses intuitions. Nul autre que lui ne parle de la dimension tragique avec cette force et cette radicalité splendide qui place l’esprit face aux silences éternels et angoissants des infinis. Mais voilà, l’angoisse le ronge à ce point qu’il fait retour en ce dieu qui le sauve et le protège, qui le réassure dans le pari, qui le rend hostile à l’épicurisme comme au véritable scepticisme qui pourtant ne cesse de le fasciner.

       Le désespoir, la théorie du suicide (et non nécessairement l’acte), les passions tristes, le ressentiment, le nihilisme, le cynisme ou la haine de l'autre sont le plus souvent les funestes conséquences de cette effraction du réel dans la psyché, prenant la forme rituelle d'un déni ou d'une projection agressive, d'une forclusion ou d'un jeu plus ou moins pervers vis-à-vis de ses semblables devenus des cibles. Ce jeu souvent pathétique vient rompre de manière dérisoire le vaste silence cosmique et occupe pour un temps l'esprit gangrené par la plainte adressée en fait au réel. Moquer, railler, ridiculiser, violenter, détruire sont ce qui reste malheureusement lorsqu’il s’agit de se venger de notre imposture-d’être-au-monde en faisant subir aux autres l’infamie que nous inflige le réel implacable, ce réel qui nous blesse et nous tue.

      Et les « philosophes » ne sont pas non plus à l’abri. Beaucoup se complaisent dans ce régime réactif surdéterminé tout en affirmant reconnaître la dimension tragique de l'existence. Mais l’essentiel de leurs discours demeure fasciné par les idoles qu’ils prétendent combattre que ce soit les religions, les morales, les discours réparateurs ou leurs ennemis intimes dont ils se gargarisent à souhait, tant ils demeurent fixés à leur cristallisation personnelles et égocentriques. Voilà qui fait encore monde, voilà qui fait lien et dépendance vis-à-vis d’une blessure qui n’a pas pris toute sa dimension et qui suscite encore la résistance de l’égo et l’impossible subjectivation du réel. Car le fond de l’affaire n’a pas grand-chose à voir avec ces mirages mondains. Il s’agit de savoir si le discours tragique revendiqué s’accompagne réellement d’une subjectivité tragique c’est-à-dire d’une désagrégation du moi au profit d’un régime tourbillonnaire de la subjectivité, fait de création et de dégradation, de puissance et de jubilation ramifiée par l’insaisissable et la dépossession. A ce niveau, le sujet lui-même devient réel c’est-à-dire tragique parce que troué et ventilé par les puissances extérieures qui le nourrissent et l’affectent. Ici commence une possibilité éthique qui n’est ni une règle ni un dogme, ni un cache-misère, mais un art, une esthétique cultivant le Kaïros, la belle opportunité, la rencontre et l’œuvre silencieuse. C’est un autre enjeu qui débute et qui n’a plus rien à voir avec le religieux, le philosophe du sens, l’apologue du néant et les ressentimenteux de toute farine.

     La subjectivité tragique repose sur l’intuition centrale du hasard absolu et de la créativité incessante de la nature. Elle ne fait pas l’objet d’un postulat théorique et abstrait. Elle place le réel comme référent insaisissable et insignifiant, réel dont "le centre est partout et la circonférence nulle part" (Pascal). La souffrance nous l’enseigne mais la joie tout autant dés lors qu’elle ne s’accompagne d’aucun espoir et qu’elle vibre de sa propre impermanence. La subjectivité tragique dépouille la philosophie dans un philosopher radical qui ne sauve de rien mais qui libère quelques intensités nouvelles dans le grand tout de la nature.