La seule chose sérieuse qui importe pour le chercheur de vérité, pour le philosophe, pour le scientifique et l'historien, pour l'artiste et le créateur, ce n'est pas l'objet visé, étudié, convoité, ce n'est pas ce qu'il veut dire ou saisir dans une représentation adéquate ou dans son oeuvre, c'est "la chose" intérieure qui anime la démarche et la relance indéfiniment. Cette chose n'est autre que l'énigme qu'on porte en soi et qui se vivifie au contact d'une incessante préoccupation et qui, dans son insistance même, nous pousse à affirmer notre puissance d'exister. 

          Le philosophe doit pressentir, s'il interroge sérieusement la motivation souterraine de cette quête, que cet objet est proprement inexplicable et par suite inatteignable. Quelque chose manque toujours, quelque chose s'échappe inévitablement. La perte de l'objet sitôt constituée comme telle pour la conscience non dogmatique laisse alors place à une nouvelle dynamique, à une nouvelle recherche. C'est là le sens de toute activité créative. Le "deuil" réitéré de l'objet perdu s'accompagne simultanément d'une naissance, d'une re-naissance et d'une infinie restauration de l'ouvert.

         Ainsi, la connaissance ne saurait clore quoi que ce soit. Elle ne vaut que par l'étrange ratage qui rend possible le surgissement de nouvelles intensités. La recherche est donc à proprement parler une expression radicale et singulière du vivre, à travers quoi elle exprime une forme d'incomplétude originelle. "L'homme est ce qui lui manque", disait Bataille. La modalité la plus riche parce que la plus ruinée sur le terrain de la possession, modalité de la force active, est donc au coeur d'un ratage à la fécondité proprement inépuisable.

En ce sens, la finalité de la connaissance comme de toute recherche coïncide avec sa source, avec l'originaire. La fin se trouve étrangement à l'origine et plus rien ne vient alors boucler la boucle...