A quoi donc mène le philosopher ? Au creusement de la féconde intuition qui démet la philosophie de sa prétention historique et de ses chimères. Au centre de toute authentique pensée philosophique se trouve l'irrépressible trou de l'infortune, l'ombre du chaos qui destitue la vérité et démasque sa chronique cécité. "Tout ça pour ça !" suis-je tenté de dire. Celui qui découvre en lui-même comme au coeur de toutes choses, la faille, l'abîme et l'insignifiance se demande pourquoi les hommes passent leur ridicule existence à s'affronter, à se battre, à se détruire au nom de thèses qui ne sont que des jeux de dupe, des illusions, des doubles qu'ils agitent en lieu et place du réel. En cela la philosophie comme représentation rejoint la cohorte des "emposteurs", de ceux qui gesticulent plus gravement encore dans la guerre, dans les enjeux politiques, pour le pouvoir, la réussite sociale et les luttes. Tout ce cirque humain ne vaut que pour la consistance hallucinée qu'il présentifie en assurant avantageusement l'effacement de la vacuité.

      Qu'un homme se fasse exploser après avoir détruit des vies, que d'autres gémissent sur la folie de celui-là au nom des valeurs universelles, tout cela se désagrège dans l'infernal oubli, dans le néant d'une temporalité sans mémoire. C'est pourquoi la proclamation, l'affirmation de ce qui est censé valoir exprime d'abord une plainte devant le réel dont on sent péniblement l'implacable morsure. D'autres modalités de la plainte se dissimulent dans le besoin de justice, d'équité et de réparation, dans l'argumentaire rationnel qui exige le paiement de la dette pour se donner l'espoir d'une cicatrisation. Mais l'essentiel se joue dans un tumulte qui n'a que faire de la raison et de son ordre. Le réel est sourd, définitivement sourd. La pensée se perd et s'épuise dans l'absurdité de sa revendication bavarde. 

       Restent la douleur et la peine, l'insondable énigme du vivre et la palpitation souterraine de l'im-monde, du désordre perpétuel qui affleure péniblement à la conscience. Il n'y a pas de consolation possible. Les idéologies, les dogmes, les religions, les projets politiques et la plupart des philosophies se rejoignent dans l'obsession du sens auquel tous sacrifient avec la meilleure donc la pire des volontés. Comment supporter l'horreur silencieuse ?

     L'oeuvre du philosophe débute et s'achève avec l'éclatante vérité de l'impermanence universelle dans laquelle nous nous mouvons comme des insectes. Une fois l'intuition découverte en soi, que reste-t-il ?  Rien. Rien qu'une pensée aphasique, un désir déployé dans l'Ouvert, sans conviction, un art minuscule, une modalité singulière et pauvre du vivre, entre sieste longue et contemplation, une esthétique indomptable et ensauvagée nourrie des forces incalculables de l'infini qui nous dépossède de nos prétentions et de nous-mêmes.