De retour de réunion dite "d'entente" afin de mettre d'accord les correcteurs de philosophie sur l'évaluation des copies test (pour le baccalauréat) et de récupérer les précieux paquets, force est de constater combien le flicage est désormais la règle et la suspicion quasi généralisée, un principe intériorisé par tous. Les collègues ont fait leur boulot et c'est avec une vraie conscience professionnelle que chacun s'emploie à peser les 9 copies qui servent de support, à pointer avec rigueur les carences ou les éléments positifs, la faiblesse de l'argumentation ou la relative maîtrise d'une thèse ou d'un concept. Cela discute avec sérieux et des désaccords se font entendre jusqu'à parvenir à un consensus de raison à un point près ou deux pour certaines copies.

      Ce qui est frappant, c'est combien ce travail de lecture patiente et ces exigences philosophiques légitimes se trouvent contrariées par une logique qui n'est pas énoncée mais qui détermine largement le rapport que nous entretenons avec la copie dans l'acte d'évaluation. Or cette logique est extérieure à cet acte car elle concerne l'évaluation de la philosophie elle-même. Noter trop sèchement les candidats revient à dévaluer la discipline, à la disqualifier au nom d'une règle qui pose que 80% d'une classe d'âge obtiennent le diplôme du baccalauréat. Et sur ce plan, la philosophie fait traditionnellement figure de mauvaise élève ! Les moyennes naviguent entre 07,5 et 09 dans le meilleur des cas, d'où les consignes de surévaluation annoncées d'entrée de jeu. Il faut réserver les notes de 0 à 5 pour les copies ouvertement non philosophiques, bref, pour les non-copies ! Une non-copie se signale par le fait que son auteur refuse délibérément le principe de l'épreuve et rend une copie vide ou presque. Cela signifie qu'un hors sujet complet, qu'une récitation d'éléments inarticulés mais qui n’aurait pas ce caractère ostensiblement non-philosophique ne peut obtenir moins de 05 sur 20. De même, nous apprenons qu’aucune copie ne peut être révisée à la baisse lors de la réunion d'harmonisation. On harmonise vers le haut, jamais vers le bas. Concrètement, l'évaluation réelle débute à 06 et la moyenne du paquet comme de chaque centre d'examen doit se situer au minimum entre 09 et 10. Tous les correcteurs seront donc bien inspirés de faire leur moyenne, leur médiane, d'en rendre compte le jour de l'harmonisation (dans 8 jours) et de tendre vers la norme fixée académiquement.

       Il est clair que 2 logiques s'affrontent ici : une logique consistant à noter un exercice philosophique, celle qui anime en règle générale le professeur, une autre à évaluer la discipline philosophique elle-même c'est-à-dire, dans les faits, la valeur des correcteurs en phase ou non avec les "exigences" institutionnelles. En clair, lorsque nous jugeons une copie, nous devons sentir que nous nous évaluons dans le même temps et plus grave encore, que la philosophie au lycée fait tout autant l'objet d'une évaluation à travers nous. L'installation insidieuse de ce surmoi professionnel révèle à quel point on ne fait pas confiance dans la notation décidément trop sévère des professeurs de philosophie et pour cause...

          Ce qui est désormais flagrant, c'est que les objectifs de l'institution scolaire sont de plus en plus éloignés des objectifs de la discipline philosophique. N'importe quel candidat ne sachant nullement réfléchir par lui-même obtient le baccalauréat en bachotant de manière ridicule et sans rien comprendre aux enjeux étudiés. Il est évident qu'une stratégie comme celle-là est totalement incompatible avec l'exercice philosophique. Mais au lieu d'inciter l'ensemble des matières à tendre vers une réflexion sur le sens des choses, il est préférable de pointer du doigt la seule qui invite chaque élève à devenir sujet de sa propre pensée et à s’élever dans l’exercice de sa liberté. Ces pressions autour de l’évaluation philosophique ne seraient-elles pas la manifestation d'un symptôme plus massif, interrogeant tout ce qui n’est pas philosophique dans le système scolaire (ce qui fait beaucoup !). En pointant du doigt la douloureuse notation en philosophie par ses "agents" (les professeurs), c’est tout l’édifice éducatif qui s’agite.

« Ha ! Méchants correcteurs que nous sommes ! ». Il nous faudra vite entrer dans le rang et jouer le jeu, sinon… ?