Failles Failles, Démocrite

      Saurons-nous nous parler en vérité, nous les plus proches et les plus lointains des hommes ? Saurons-nous surmonter l'incroyable édifice élevé depuis tant d'années, sédimenté dans la conscience comme autant de briques posées les unes à côté des autres, puis les unes sur les autres jusqu'à ce qu'un liant bouche définitivement les trous et condamne l'amitié fraternelle d'autrefois à la plus insignifiante des relations, à l'incommunicable ? 

       Nous devons savoir ces murs dressés entre nous. Rien ne nous empêchera jamais de contempler notre œuvre, ce qui nous écarte les uns des autres, ce quelque chose qui ne se nomme pas et nous tient en respect dans le grand silence de la solitude. Nous avons cru en la frivole possibilité de la rencontre. Nous avons pensé les diverses constructions déterministes, défait leurs prétentions chimériques, noyé leur ambition de maîtrise dans les vapeurs acides du pyrrhonisme. En conquérants, nous avons détruit les idoles et dansé sur leurs cadavres fumants. Notre esprit est devenu solaire cultivant, avec la persévérance du délirant, d'étranges intuitions astrophysiques. Notre corps ? Une infinie course de possibilités au plus près d'une puissance décuplée par l'action. Nous avons marché plus que de raison, sentant la difficile raideur des pentes jusqu'à éprouver organiquement le grand vertige devant l'abîme. Notre pas était tellurique et la terre nous a répondu !

       L'élémentaire était devenu notre loi, notre règle commune, notre féconde et irremplaçable source. Dans le jeu mobile et incertain de l'impermanence, au cœur des frasques incessantes du hasard, c'est le monde et son unité qui devaient voler en éclats et disparaître dans la multiplicité atomique. Fracas silencieux de l'insignifiance ! Le réel s'est emparé de nous ! Le proche est devenu lointain, le familier ? une insoutenable étrangeté !

        Nous avons rampé, héros que nous étions, sur le terrain miné de l'expérience parvenant à la dissolution parfaite des idéologies. Et nous voici hagards et frêles, condamnés à la plus basse et la plus mordante des solitudes comme le sont toutes les choses qui se savent sans raison. Nous voudrions tendre une main et chercher dans l'océan tumultueux de l'incertain un récif salutaire, un point d'ancrage. Mais cette main ne saisit que la vacuité. Nous aimerions caresser de notre esprit encore vif la belle idée qui nous sauverait de la noyade. Horreur ! Nous voilà définitivement privés du "dire", voués à la métaphore infinie, au ratage, à l'errance isolée dans le tout sans borne, à la poésie fracassée d’un vivre insulaire.

        Nous autres, les Déroutés, nous nous savons jetés en pâture dans l'Ouvert et dans l'Ouvert se meuvent partout des particules élémentaires, des atomes formant ici ou là, des briques, des murs, des édifices, isolant chacun de nous dans l'Ouvert, nous condamnant à jamais à l'incommunicable ! Tel est ce qui nous relie et ne nous relie pas. Etre et ne pas être tout à la fois.

       Mes Amis, mes Frères, nous nous supposons les uns les autres, comment cela pourrait-il suffire ?