J'ai déjà abordé sur le blogue de l'atomiste dérouté la difficile question de la relation de couple conçue sur le modèle de la tectonique des plaques. A cette occasion, j'ai tenté de montrer combien il est nécessaire de distinguer deux registres d'interprétation, celui de la surface et du discours conscient et l'autre, plongeant dans la dimension organique, sur le terrain des forces fondamentales ou des instincts qui animent la relation, dans une perspective de conquête et d'extension. Le couple me paraît relever d'une logique profondément guerrière, mais d'une guerre menée dans le silence inaperçu de l'infrastructure et des tissus constitués par la rencontre et organisés en lignes de front, dont la puissance colonisatrice est d'autant plus affirmée qu'elle est subreptice et toujours tue par les amants supposés.

     Voilà ce dont il ne faut pas parler ! Voilà précisément ce qu'il faut taire c'est-à-dire maintenir dans l'ombre et l'oubli tant la menace est grande et le risque de dévoilement insoutenable. Ce sont autant d'emprises, de rapports de forces, et de conquête, de compromis, d'accords tacites, de violences larvées et de renoncements, de résignation et d'amputation, d'angoisses, de perte, et de vide qu'il faudrait mettre à jour pour y voir clair. Mais à vrai dire, la cécité est notre lot et la lâcheté son inséparable corollaire. Nous sentons bien que tout approfondissement dans ce domaine fait courir le risque du conflit ouvert et pourrait bien laisser affleurer les plaies ravageuses qu'inflige simplement le fait de former un couple en y aliénant une part essentielle de sa liberté. En ce sens, le couple est bien "un accord pathologiquement extorqué" pour reprendre ici une formulation kantienne.

     L'amour lui même est déjà cette sorte de pathologie de la relation qui fixe l'un à l'autre dans un attachement qui rend possible l'exploration et la conquête de l'altérité, son assimilation progressive jusqu'à ce que l'idiotie - la particularité de l'un disparaisse dans une domesticité affligée, sous la tyrannie masquée des forces conquérantes de l'autre. Schopenhauer nous avait mis en garde sur la nature contrariée du rapport à autrui par la métaphore des porcs-épics qui, cherchant à se réchauffer par une nuit froide, se trouvent dans l'incapacité de se tenir à une distance convenable pour répondre à leurs besoins, piqués et  blessés dans la proximité relationnelle, refroidis et menacés sitôt qu'ils s'écartent des autres, en proie au vertige de la solitude du vivre.

     L'amour constituerait cette redoutable illusion qui métamorphoserait un porc-épic en agneau, en colombe, en inséparables. Quel est donc le prix de cette dénaturation, de ce besoin sinon un refoulement massif de forces et leur redéploiement sur l'échiquier indiscernable et souterrain des organes, autant de tentations, d'intentions, de silences et d'ombres qui officient comme des oiseaux de proie, des charognards discrets mais diablement efficaces, parce que nocturnes et nyctalopes et tellement affamés qu'ils ne laissent guère traces de leur passage. Les piquants n'ont pas disparu avec le mirage de la cristallisation, ils n'ont pas cessé même lorsque la passion est devenue accommodement amoureux, structure presque rationnelle et calculée. Le contrat d'amour est déjà un pacte officiel de non agression mais chacun fourbit immanquablement ses armes et avance masqué. Dans le silence d'un inconscient aussi profond que les couches géologiques qui côtoient la fournaise du magma prêt à jaillir, il faut payer le prix de la conquête et avec elle la disparition prévisible du singulier. Aussi, l'amour n'échappe-t-il pas à la dévoration et la mort, à l'épuisement des facultés.

     Comme le note Nietzsche dans La volonté de puissance (chap. 1; & 34), "l'amour durable est possible - même l'amour heureux - parce qu'on a jamais fini de posséder, de conquérir un être humain. Sans cesse se dévoilent de nouvelles profondeurs, des arrière-plans inexplorés de l'âme, et la convoitise infinie de l'amour s'étend à ces régions aussi. Mais l'amour cesse dès que nous sentons les limites d'un être."