Il s'en est fallu de peu que je devienne philosophe. Je n'avais pas vu dans mes jeunes années, quoique je pusse parfois le pressentir, combien la philosophie était elle-même prisonnière de sa propre détermination : une production du langage au service d'un certain type de besoins rarement nommés, rarement identifiés, tous dissimulés sous le vernis de la sagesse, de la raison et de l'Idée. Sans cesse tendue entre deux pôles, cette discipline m'apparaissait tantôt comme la voie d'accès aux mystères de ce monde, tantôt comme une insupportable et pédante leçon donnée aux ignorants, évidemment inconscients de leur ignorance native. Sans doute n'était-ce pas totalement par hasard si mes préférences me portaient davantage vers des auteurs curieusement inclassables, occupant la place inconfortable de l'entre-deux, à la lisière, entre ombre et lumière ; philosophes peut-être mais toujours suspectés de ne pas l'être complètement, c'est-à-dire par essence tels Lucrèce -le romain réservé aux latinistes, Pascal à la littérature, Nietzsche le philologue, musicien-poète, ou Freud le psychologue ou plus récemment Rosset l'infréquentable. J'ajouterais aujourd'hui volontiers les antésocratiques (Héraclite, Anaximandre, Empédocle...), les sophistes et la belle cohorte des sceptiques, de Pyrrhon à Hume en passant par Montaigne. Tous ces Déroutés ont en commun de réfléchir à partir d'un originaire qu'aucun langage ne vient définitivement recouvrir. Tous ont senti et posé à leur façon, toujours originale, la faille de l'irreprésentable marquant la conscience d'une caducité et d'une pauvreté fondamentales qui obligent sans cesse l'esprit à se méfier du pouvoir hypnotique du langage.

        La déconsidération quasi systématique de l'université à l'égard de ces auteurs, suspectés de ne pas croire à la philosophie aurait pu me scandaliser à certaines époques et me pousser à pratiquer un ressentiment inversé en me lançant dans l'entreprise aussi vaine que réactive d'une "contre histoire de la philosophie". En fait, ces auteurs marginalisés par l'histoire ne sont justement pas des philosophes mais des puissances philosophant en acte, ayant déconstruit le mirage de l'idée et défait dans leurs fécondes intuitions l'hallucination fascinée que provoquent le savoir et la tentation conceptuelle.

        Pour ma part, ce n'est pas dans les livres ni dans aucun cours que me sont apparues les fulgurances de la pensée tragique mais dans la rudesse de la vie, dans ses exaltations passionnelles, dans ses ivresses hasardeuses, ses facéties obstinées ainsi que dans les contrariétés et la résistance que le réel inflige à nos désirs et notre irrépressible besoin de sécurité. Combien d'expériences ont-elles nourri cette intuition jusqu'à défaire cette furieuse entreprise de fossilisation, de réification normative que les signifiants "philosophie et philosophe" entretiennent dans la représentation ? Je ne saurais le dire. Mais lorsque l'expérience du vivre se délivre enfin de la prétention à exister, alors une rencontre puissamment philosophique peut avoir lieu en parcourant quelques aphorismes bien sentis du Gai savoir ou des fragments obscurs de l'éphésien. La pensée devient philosophique lorsqu'elle abolit en soi le pouvoir de la pensée et sa prétention exorbitante. C'est au plus près des failles et de l'infrastructure que se tient l'amère vérité  portée organiquement en soi comme un innommable fardeau. Pourrons-nous seulement le voir à défaut de le connaître et vivre de cette richesse qui nous dépossède de la part socialisée de notre être en nous privant de tout référent symbolique ?

        La philosophie et ses prêtres sont d'abord des productions de la grammaire, des fictions langagières faisant miroiter un je-ne-sais-quoi de distance critique, de sagesse supposée, de maîtrise conceptuelle dans le flot indistinct de l'opinion molle et des représentations stéréotypées. Que le philosophe existât sur ce mode-là, je n'en ai guère douté. Mais qui voit que cette existence précisément est le produit d'un arrachement de la conscience par le langage à la source originelle, arrachement lui-même en prise avec le théâtre social  et son grégarisme chronique qui nous identifie et nous désigne ? Qui sinon ceux dont l'activité se tient à distance du vaste cirque des vanités et qui se déploie dans le silence que le réel inflige à notre condition ?

       Récupéré pour les besoins d'autojustification de la "culture", incapable de se défaire de son fondement magique, le rôle social du philosophe est-il encore à démontrer depuis Socrate ? Participant à ce monde, il croit infléchir sa course et l'éclairer de sa lanterne savante jusque dans son propre sacrifice. Son imposture est dans sa dénomination ; son cinéma dans ce qu'il croit être une intervention significative propre à changer le cours des choses. Ce faisant, il ajoute un divertissement instruit au divertissement ordinaire des activités collectives puisant sa récompense dans l'écoute subjuguée des ignorants qui font mine de le trouver intéressant. La philosophie et les philosophes sont toujours "pour les nuls", pour faire vibrer ponctuellement la meute incalculable des "bonnes femmes" en quête de justification en tout genre. La nullité dont il s'agit ici n'a pas de valeur morale. Elle est seulement la marque réitérée de la misère de l'homme sur laquelle peut prospérer ce qu'on appelle avec esprit de sérieux la philosophie et dont les philosophes se gargarisent volontiers.