Je propose ici quelques réactions et éclaircissements à la maxime nietzschéenne proposée hier pour donner suite aux excellentes remarques des lecteurs, consultables ici.

 

 

     La métaphore de l'âne est-elle une mise en scène de la croyance ? Oui, mais indirectement. Qu'est-ce qu'un philosophe sinon un âne encombré par son signifiant et faisant l'objet d'une vénération-détestation comme toute croyance (qui coalise des pulsions d'amour et d'agression) et qui, par définition, est privée de référent réel. "Toute croyance est sans objet" note Clément Rosset, et c'est d'ailleurs ce qui la motive, en substituant au réel insignifiant et tragique, la bulle de la représentation. Il suffit de relire le "Réveil" et la Fête de l'âne dans le Zarathoustra.

     Un philosophe se pensant et se revendiquant philosophe ne l'est déjà plus. Il ploie et sombre sous la pesanteur hallucinée de sa représentation et de la détermination qui l'intoxique, tout en le faisant "exister" dans le champ du grégarisme mondain, en quête d'idoles et de références. Tel est "le cas du philosophe" selon Nietzsche. Si la philosophie et le philosophe sont objets de croyance, c'est qu'ils participent à une fantasmagorie collective qu'on appelle "la culture", qu'elle soit avec ou sans qualités, culture de la libération, de l'émancipation, culture critique, contre culture, anti-culture, culture alternative, éthique, morale, etc. J'ai déjà abondamment abordé ces points ici même.

     Le Crépuscule des idoles n'annonce pas de manière prophétique l'effondrement du socratisme, du platonisme et du christianisme, considérés comme "des symptômes de dégénérescence" ; il est l'activation d'un mode de philosopher qui entend dissoudre et la philosophie et la religion, et les prêtres et les philosophes, ces derniers refuges de l'idolâtrie collective. L'enjeu consiste à déployer avec le minimum de division dans le champ des forces vitales, un philosopher-poétique, "artistique et tragique, non pessimiste, capable de dire "oui" précisément à tout ce qui est problématique et terrible" (cf. Crépuscule des idoles, La raison dans la philosophie).

    Le "oui" dont il s'agit n'est pas une affirmation de raison, ni un consentement à la manière des stoïciens, ni un énoncé performatif. Réduire l'affirmation nietzschéenne à du langage, à une posture théorique ou à un oubli du réel n'est rien comprendre à la tonalité tragique et physiologique dont il est issu. Ce "oui" est une disposition idiosyncrasique donc aphasique dont l'œuvre est l'incarnation, processus dionysiaque, souterrain et pulsionnel exprimant le devenir en acte et avec lui, son innocence, par delà bien et mal. Le philosopher poétique est bien expression de la force au cœur de l'insignifiance. Son énergie acosmique est moins dans son message conscient, dans une forme parlée, que dans le choc produit par les effets de cette vitalité. Aussi, ce "dire-oui" ne peut être qu'approché métaphoriquement et ne s'adresse qu'aux poètes tragiques capables d'un philosopher lui-même tragique. Mais pour cela, c'est tout l'édifice du langage rationnel qui doit se consumer au profit d'un dévoilement (Alètheia) déjouant le piège de la convention, au plus près des sources vives de l'inconscient : métaphores et métonymies, glissements erratiques, et usage intempestif du marteau : le médecin se fera poète ! Les autres feront face à l'âne et chercheront à le soumettre aux besoins du groupe, de la famille. Ils n'auront de cesse de restaurer la domesticité à laquelle ils adhèrent et qui constitue leur monde. Mais ce qu’ils ne voient pas, c’est que l’âne est aussi la métaphore du réel, définitivement rétif à toute culture : l'asinité ou le scandale de l'altérité sans résidu !

         "Tu suis des chemins droits et des chemins détournés; ce que les hommes appellent droit ou détourné t'importe peu. Ton royaume est par delà le bien et le mal. C'est ton innocence de ne point savoir ce que c'est 
que l'innocence. Et l'âne de braire, hi-han !" (Ainsi parlait Zarathoustra, Le Réveil)

         Aussi, reprocher à Nietzsche d'être "concon" comme le fait Frédéric Schiffter me paraît bien mal inspiré compte tenu de l'étendue de l'œuvre et de l'incroyable fécondité tragique des intuitions de l'homme dont le tort serait, au fond, de ne pas être pessimiste. Mais je me suis déjà exprimé là-dessus sur le blogue du philosophe sans qualités, lequel a quelque peu nuancé le propos dans son dernier article.

       Par ailleurs, et je réagis à l'intervention d'Antigone, l'âne n'est pas, de mon point de vue la métaphore de l'apprenant, de l'individu embarqué dans un processus d'initiation malgré lui au moyen d'une motivation qu'on chercherait à édifier pour parvenir à des fins plus ou moins avouables. L'âne est une métaphore du réel (comme je l’ai déjà noté), avec tout ce qui, à la fois résiste (le réel) et pèse au point d'accabler celui qui se propose de conduire l'animal de gré ou de force (la culture et la convention). Il y a une forme de cynisme chez l'âne exprimant une radicalité sans précédent. Mais c'est là un cynisme à l'inertie ravageuse, au silence réitéré, à la vacuité revendiquée par sa seule présence, n'ayant nul besoin de mordre ou d'aboyer parce que sans chaine et sans laisse. Telle est d'ailleurs la faille du Chien ; il mord certes, mais demeure attaché à sa niche comme à son maître (la nature) et, tout en se raillant de la convention, prend un soin tout particulier à maintenir ce lien critique qui lui donne sa contenance et sa pitance. Que vaut le Chien s'il n'y a pas de quoi grogner à la vue d'un ombrageux puissant tel Alexandre ? 

      Il en va autrement de l'âne dont la farouche résistance lui vient de ce qu'il n'a pas besoin d'être ferré. Son pas n'est pas domesticable, sa trajectoire est donc aléatoire, au gré d'une détermination qui ne peut jamais être véritablement domptée ni soudoyée. Il y a de "l'insociable sociabilité" chez cet animal qui semble attristé par le seul fait de vivre là où il se trouve et capable de se moquer de toute chose comme de lui-même. Métaphore de l'homme conscient de l'inutilité de tout effort, l'asinité est cette faculté de se tenir, à la manière de l'âne, à mi chemin entre la sauvagerie du loup et la domesticité du cheval, dans un entre-deux qui n'est pas tout à fait un compromis mais plutôt un art mineur en prise avec "le réel débusqué". L'âne semble nous dire dans son braiement caractéristique : "on ne me le fait pas !" Et le philosophe de continuer avec son bâton et sa carotte à pratiquer l'espoir de la métamorphose, l'espoir de rendre l'animal significatif, de le plier aux exigences de l'humain ! L'âne résiste encore et signe notre imposture d'être-au-monde par le seul fait de sa présence. Ses longues oreilles n'y entendent rien malgré notre désir d'ordre et de maîtrise, l'asinité est à l'image de la vacuité, insaisissable et inaudible : l'âne est la figure tranquille du terrorisme en philosophie, figure tenace d'un réel définitivement insignifiant.

       Giordano Bruno, torturé pendant 7 années par la très Sainte Inquisition catholique, brûlé le 17 février 1600 pour hérésie après qu'on lui a broyé la mâchoire pour l'empêcher de parler, se réclamait volontiers de l'asinité. Il professait un univers infini, privé de centre, et une infinité d'astres comparables au soleil, un panthéisme qui impressionna Spinoza. Ses derniers mots lors de son procès furent : "Il n'y a rien à rétracter et je ne sais pas ce que j'aurais à rétracter". Ce "rien" était de trop. L'âne se consuma dans les flammes. Mais étrangement, il ne cesse de renaître de ses cendres. HI-Han !!!