Après le pathétique épisode du mariage pour tous, voilà le retour des intégristes catholiques sur la question du genre. Ce sujet me laisse, en soi, tout autant indifférent que le précédent dans la mesure où la distinction entre le registre physiologique et le registre psychosocial me paraît tout à fait claire. Mais elle ne l'est pas pour ces fanatiques qui ont décidé d'investir les établissements scolaires (dont le mien) dans le but de lutter contre une pseudo "théorie" du genre qui n'a, dans les faits, aucune réalité scientifique. Le genre est un outil conceptuel (et non une théorie), élaboré par les sciences sociales et la psychologie (au sens large) pour permettre de penser des situations sociales et individuelles concrètes, sans rapport avec le sexe biologique. Par exemple, le genre masculin ou féminin, la féminité ne sont pas directement liés à une distinction sexuelle mais à un environnement, à des valeurs, des modèles et des stéréotypes sociaux. La biologie ne prescrit pas la façon dont un sujet se sent homme ou femme, viril ou pas. La virilité n'est pas une affaire de physiologie mais de représentations culturelles. Dés lors, tout recours à la nature pour justifier l'existence d'une sexualité "normale", d'une structuration familiale "normale", ou pour interdire le mariage pour tous, censurer les manuels scolaires abordant cette distinction (nature/culture) ou fonder une inégalité naturelle entre homme et femme, relève de l'escroquerie mentale au nom d'une attitude religieuse ultra-réactionnaire.

     Ce qui est plus frappant dans la logique de tous ces "honnêtes gens" qui ne tolèrent pas l'absence de normes naturelles dans le domaine de la sexualité, c'est tout ce qu'ils ne disent jamais, c'est-à-dire le type de forces qui les anime et les pousse à catégoriser, à identifier, à normaliser. Car au fond, que ne supportent-ils pas, ces "purs", ces "intègres", sinon le fait d'être intimement concernés par les pulsions qu'ils répriment, en poussant des haut-cris de jouissance scandalisée ! Que réveille donc en eux l'idée d'une conduite homosexuelle ? Pourquoi ont-ils besoin de sacraliser l'enfant ou de réduire la femme à une fonction maternelle ? Quelles sont donc les pulsions à l'oeuvre dans cette entreprise de purification sociale qui vise à attribuer une identité et un genre définitifs à des singularités ? Bref, contre quelles motivations interlopes sont-ils réellement en lutte ?

 

      Et quoi ! L'enfant serait-il capable de jouissance ? Ha le scandale ! Et si l'enfant échappait à ses parents, à la société tout entière dans sa jouissance anale ou narcissique ? Et la jouissance féminine ? Horreur ! N'est-elle pas en effet terrorisante dans son essence dionysiaque au point qu'aucune norme ne la contienne ? Quelle angoisse peut-elle bien susciter, elle qui déborde, fuit et glisse entre les mains de l'homme et ne se soumet pas à sa virilité conquérante ? Et qui serait l'auteur de cette puissante déflagration qui emporte toute raison et abandonne Madame dans les inter-mondes et le hors langage de "la petite mort" ? Est-ce bien l'homme qui fait jouir lui qui ne jouit pas aussi fort ? Ne perdrait-il pas ce qu'il croit être son pouvoir de domination, son phallus, lui, le mâle qui garantit l'ordre et la sécurité de son clan ?

     Et pourquoi voiler les femmes et les adolescentes et dissimuler leurs formes sinon pour éviter de susciter ses propres pulsions ? Mais c'est trop tard ! En voulant cacher ce sein que nous ne saurions voir, nous imprégnons l'habit de notre obsession et de nos "scandaleuses" pulsions. Les obsessionnels ne sont pas ceux qui "aiment regarder les filles" à la manière de Patrick Coutin mais la cohorte graveleuse de tous "les croquants et les croquantes" qui entendent les cloîtrer en effaçant tout ce qui pourrait les exciter et par là les compromettre. Plus on cache, plus on affirme. C'est comme les secrets de famille : moins on en parle, plus c'est présent et plus c'est chargé ! C'est bien l'intention qu'il faut ici interroger, ce qui n'est pas dit mais qui parle bruyamment entre les lignes.

      En vérité, cette attitude de "faux-cul", cette psychologie de "bonne femme" animée par un ressentiment hargneux dit quelque chose, à savoir que l'autre dans son altérité n'a pas le droit de jouir dans son coin, de se tenir à l'écart d'une jouissance dont le réactionnaire se sent privé, étant lui incapable d'expérimenter la puissance d'un plaisir qui n'appartient qu'à soi et qui échappe précisément à tous. On retrouve ici le caractère profondément hystérique (utérin) de la structure du ressentiment inapte à supporter la solitude et la jouissance qui l'accompagne. Cet effroi devant la part inaliénable et jubilatoire de la vie manifeste une incapacité mais surtout la dramatique victoire des forces réactives sur les possibilités aventureuses du corps.

     Ils justifieront leur conduite et convertiront leur ressentiment fielleux en ayant recours aux Valeurs, à l'Humanité, à Dieu, au Sacré ou à la Nature, soucieux qu'ils sont, évidemment, du destin de tous et du Bien universel puisqu'ils en sont les gardiens. Ha! Quels braves gens ! "Je veux ton bien...et je l'aurai ! " Entendons : "tu n'as pas le droit de jouir dans ton coin ! Dieu te voit !"

    La violence hystérique de ces attitudes ne doit pas être banalisée car elle cherche à s'organiser politiquement et constitue toujours un danger pour "la bonne femme" réactionnaire qui sommeille en chacun de nous. Ce genre de virus est contagieux. Pour y résister, commençons par interroger nos possibilités singulières de jouissance, celles qui échappent précisément à tous et qui se partagent pourtant dans leur incommunicabilité même. C'est là la forme supérieure de l'amour comme de l'amitié. La considération de sa propre énigme (dans l'expérience immédiate de la jouissance par exemple) permet de considérer l'autre également comme énigme pour moi comme pour lui. Peut-être aurons-nous quelque chose à partager. Mais il y aura un reste, une part inaccessible et intransmissible - la jouissance - qui nous échappe à l'un comme à l'autre et qui pourtant nous anime et aura rendu possible une rencontre potentiellement inédite et aventureuse, c'est-à-dire une création.