Une des dramatiques obsessions humaines à l'origine de la plupart des violences possibles est la fixation identitaire, ce besoin délirant d'un enracinement qui donnerait à notre existence une assise définitive et garantie. Il est difficile de découvrir, de reconnaître et de laisser une place psychique à la fugitivité du réel, "à la branloire pérenne" (Montaigne), à l'insaisissable, et à l'insignifiance des choses surtout lorsqu'il s'agit du moi, de ce que je crois être ma réalité. Le besoin d'identité s'érige contre cette angoisse de n'avoir de prise sur rien, de n'être fixé à rien, d'être si peu, un pont précaire tendu au-dessus de l'abîme et dont les points d'achoppement se perdent dans le néant.

         Qu'on relise Pascal : La fin des choses et leur principe sont pour lui [l'homme] invinciblement cachés dans un secret impénétrable, [il est] également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. Que fera-t-il donc d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin. (Pensées, Disproportion de l'homme)

         L'affirmation identitaire est un tour de force qui consiste à redoubler le réel, à se tromper soi-même à travers une représentation qui devient le support hypnotique de l'existence : je suis ceci ou cela : A=A. Cette équation est fallacieuse dés le départ car le "je" est déjà une fiction, une forme pronominale qui ne correspond à rien d'immuable, de pérenne, de solide. Nietzsche est sans doute celui qui, avec le plus de force, a le mieux démonté le mirage de la substance et du sujet cartésiens trompés par "l'illusion grammaticale". Le sujet de la grammaire, conventionnel, artificiel est une production du langage qui ne garantit nulle part l'existence d'un sujet ontologique, d'un être possédant une réalité stable. Hume avant l'auteur du Gai savoir se demandait déjà, "où est donc ce moi qui ne se rencontre dans aucune expérience, aucune sensation, aucun souvenir, aucune émotion. Où est ce moi partout proclamé par certains philosophes ?" La question, redoutablement sceptique, fait peser un risque majeur sur la nature réelle de l'identité dans la mesure où, privée de référent, elle ne s'articule plus à aucun élément de réalité assignable. L'équation identitaire s'effondre alors sur elle-même et laisse place à une angoisse existentielle insoluble, ce qui est sa véritable et seule nature : une angoisse du vide que Pascal a rendue avec une acuité et une puissance tragique inégalables.

         Partout où s'affirme et se revendique une identité, partout où les hommes cherchent à fonder leur existence à travers une phraséologie censée définir ce qu'ils sont, partout s'exprime la même angoisse, l'insupportable angoisse du néant qui les constitue et fait d'eux comme de tous, des "êtres-pour-la-mort" (Heidegger). 

         Il y a peu, j'entendais quelqu'un dans mon environnement professionnel, "haut placé" si l'on peut dire, récuser avec force tous les "ismes", fanatismes, dogmatismes et autres fadaises idéologiques. Voilà qui débutait bien. Mais il ajouta finalement sans surprise :  Sauf un, le catholicisme ! Le piège identitaire s'est instantanément refermé sur lui comme sur le langage devenu le moyen de lutter contre l'insupportable néant et de manipuler au fond tous ceux qui n'adhèrent pas à son "isme" et menacerait son processus identificatoire.

          Renoncer à l'affirmation identitaire est à la fois le fruit d'une maturation psychique ouvrant à la liberté mais aussi un mode d'accès à une pensée du réel que seule la plus radicale activité sceptique rend possible. Qu'on ne s'y trompe pas ! Le scepticisme défait tous les "isme" y compris le sien propre puisque le langage a été destitué de sa magie et de son pouvoir pour rendre possible une aphasie active en prise avec le plus total dénuement. "Vérité dans l'abîme", clamait Démocrite le sceptique. De même, Pyrrhon ne se déclarait pas lui-même sceptique ou plutôt s'il le faisait, ce n'était que par jeu de langage, par commodité mais jamais pour affirmer ou nier quoi que ce soit. 

         Que devient alors la notion d'identité ? Rien de plus qu'une convention sociale, qu'un marqueur au service de l'organisation collective. Au fond, seule la carte d'identité peut bien définir quelque chose de relativement correcte nous concernant: la couleur des yeux, l'âge, le nom et prénom, la taille, le sexe biologique et quelques autres informations ; c'est bien assez comme le notait il y peu Clément Rosset dans un article de Philosophie magasine. Tout le reste est dans l'abîme. Et à vouloir le saisir, on s'y précipite et on s'y perd ;  pire encore, on entraîne les autres dans sa chute histoire de délirer à plusieurs, c'est plus sérieux !