L'acte philosophique qui passe par cet effort caractéristique de la pensée critique, par cette ouverture de la conscience toujours désireuse d'y voir plus clair pour s'orienter dans la vie, ne serait-il pas en vérité le signe d'une dramatique impuissance et d'une cecité toujours renouvelée ? Quelle nécessité pousse donc le philosophe dans les rets de la conceptualisation et dans la construction patiente de nouvelles médiations ? Quelque chose se cache dans le pli inaperçu de cette insistance chronique. Quelque chose qui ne peut se dire et qui est pourtant l'expression d'une grande fatigue, d'une lassitude sans nom, d'une tristesse recouverte par le désir de réfléchir et de connaître. Sans doute n'y a-t-il rien de plus sinistre que cette persévérance quasi-maladive, que cet irrépressible besoin de penser et de penser toujours, comme pour lutter contre la fatalité et la tragédie de la vie!

         Selon Cioran, "seuls sont heureux ceux qui ne pensent jamais, autrement dit ceux qui ne pensent que le strict nécessaire pour vivre. La vraie pensée ressemble, elle, à un démon qui trouble les sources de la vie, ou bien à une maladie qui en affecte les racines mêmes." (Sur les cimes du désespoir, Sur la tristesse)

         Mais, pourrions-nous, tout en sachant la fatuité de cet effort, la ridicule prétention de la réflexion et son obsession pathologique à l'ordonnancement, renoncer au questionnement, à l'idée, à la tentation de signifier, même lorsqu'il s'agit de se délester de toute signification et de les consumer dans le brasier du chaos universel ? Je ne le crois pas. Il y a de la malédiction à philosopher, à éprouver dans sa chair le trait fulgurant du réel qui creuse un abîme dans le monde rassurant de la représentation, intoxiquant l'esprit de ses vapeurs mortelles.  

          "Pensée fait la grandeur de l'homme [...] car l'avantage que l'univers a sur l'homme, l'univers n'en sait rien" écrit Pascal. Une fois marquée au fer rouge, la pensée philosophique s'éveille et se perd dans un même mouvement sur les rives inéluctables d'une défaite radicale jusqu'alors ignorée. Cette défaite s'érige en victoire ou en "grandeur" comme pour supporter l'épouvante. La pensée nous sauverait-elle du tragique, de la misère, elle qui nous l'a pourtant révélé ? 

         L'arrachement de la conscience à la volonté, opéré héroïquement par le philosophe frappé par la foudre, le condamne à côtoyer l'horreur de sa condition, à s'y frotter, à insister, à y revenir encore et encore comme pour vérifier s'il n'a pas la berlue et s'il voit clair. Le réel est-il bien réel ? Sisyphe philosophe sur les pentes abruptes de la vérité. Il remonte la pente indéfiniment pour s'alléger de son fardeau. Mais son fardeau, c'est lui-même ! Ou plus exactement, c'est la conscience qu'il a de se savoir Sisyphe, de penser l'insignifiance de sa pensée, le grotesque de son infernal cheminement comme de son existence tout entière. Mais pourquoi pense-t-il, le philosophe affligé, sinon pour apprivoiser ce qui ne peut l'être et se convaincre que la vie n'est qu'une fiction ?

          La pensée porte en elle une tristesse masquée liée au sentiment de la nécessité universelle qui la mène au néant. En ce sens, la pensée est toujours inconsolable. C'est pourquoi nous philosophons, pour nous consoler de l'inconsolable.