Je reçois de nombreux mails par l'intermédiaire de la rubrique "contacter l'auteur" pour réagir à la nature - disons désenchantée du texte précédent, comme si la vision tragique qui est celle du philosophe dérouté que j'incarne avec d'autres, finissait par devoir décourager l'esprit ou le laisser sans espoir, vagabonder au plus près des Enfers. En réalité, le désenchantement a du bon dans la désillusion qu'il inflige au narcissisme primaire de l'homme. De même, la déroute sur les sentes hasardeuses du réel permet de dessiller l'esprit, englué dans le mirage des fausses joies et des attentes infantiles. L'intuition tragique ne laisse aucune des personnes qu'elle touche, intacte, car elle est le signe de notre appartenance bien réelle à ce quelque chose qu'on pourrait appeler la nature (insaisissable et indéfinissable)qui nous englobe et nous constitue. Le tragique défait, déconstruit, décape et nous laisse quasi nu au milieu de nulle part. Cette épreuve, radicale, nous initie à notre propre imposture et nous invite à penser notre douleur d'exister d'une manière totalement singulière et solitaire, hors des médiations communes, hors des faux remèdes et des potions rassurantes qui engourdissent l'esprit. Cela peut certes déplaire, offusquer, brutaliser, paralyser, angoisser la conscience ordinaire mais au moins son mérite est-il d'ouvrir à l'insignifiance, c'est-à-dire à une forme supérieure de liberté, qu'aucune pensée ne peut circonvenir ou soumettre. Pensée de l'insignifiance, pensée de la décrispation, pensée de l'ab-sens comme le note Guy Karl dans son Jardin Philosophe, pensée de l'Ouvert, autant de modalités découvertes dans l'expérience d'une amère vérité que notre tentation théorique s'épuise à restituer.

       J'éprouve, de fait, une sympathie spontanée à l'égard de mon Camarade, Le philosophe sans qualités, lorsqu'il évoque (malheureusement !)la nécessaire "dératisation" de son blogue pour sauvegarder la libre expression de cette intuition, éprouvée sous la forme d'une morsure irréparable. Même s'il s'agit, en "dératisant", de procéder à un acte "pédagogique" ou à un geste "esthétique", il y a quelque chose de redoutable dans la réactivité agressive de certains lecteurs, signe qu'on ne pardonne pas à ceux qui pourfendent toute idéologie. Il n'est guère dangereux d'être platonicien, aristotélicien, cartésien ou kantien. "Peut-on encore appeler, philosophie, une pensée qui ne dérange personne ?" se demandait Diogène en mordant le platonisme de ses canines de Chien (Diogène le Kunique) ? Il est bien plus difficile d'être sceptique, de se déprendre de toutes les croyances, de les défaire sur leur propre terrain, et de s'attaquer aux idoles achevées des philosophes "religieux" : le Sens et la Vérité.   

         Je n'ai certes, pour ma part et pour l'heure, nul besoin de "dératiser", de censurer, ou d'éliminer les importuns. Je regrette les messages privés et leur absence dans la grille des commentaires dans la mesure où ils pourraient entrer en résonance avec les textes de ce blogue, mais je sais que "la logique du pire" qui ne console de rien, défait le désir ardent d'être sauvé par une philosophie de pacotille. Et cela fait trop souvent l'objet d'attaques aussi vaines que stupides de la part des idéologues qui feraient mieux de passer leur chemin et de poursuivre dans la voie qui les sauve de leur condition. C'est à mon sens, un des enseignements éthiques du  "philosopher véritable". Se déprendre de toute illusion à commencer par celle qui consisterait à croire que la pensée dirige la vie et la mène où elle l'entend.

       La tentation idéologique comme expression du réactif est celle d'un corps éprouvant la menace de sa propre décomposition qui finira par venir. Comment la pensée pourrait-elle faire face à l'irreprésentable sans sublimer la finitude dans une conversion à l'idéal ? C'était, au fond, l'objet de mon précédent billet. Le philosophe tragique, ce sceptique résolu, n'échappe pas complétement aux idées et au mirage des représentations, même s'il ne leur accorde que peu de crédit. Il reste possiblement gagné par l'inquiétude et la blessure archaique qui reviennent lui "dire" combien tout est impermanent, sans fondement véritable et finalement dérisoire. Nous ne faisons que passer. Dans sa douleur comme dans ses chagrins se glisse aussi pour lui le risque de transformer son scepticisme, son rapport au réel en revendications, en objections adressées à l'idéologue froissé, à l'idéaliste déçu, au réactif qui sommeillent aussi en lui et qu'il ne vainc pas complètement. Aussi doit-il se méfier de ses propres postures, celles qui pourraient l'enliser dans un "isme" de combat : cynisme, nihilisme, pessismisme, bouddhisme etc. 

       L'essentiel d'une vie se déroule hors langage, dans le champ indistinct de la physiologie, dans nos capacités sismiques, dans le jeu mouvant de la plasticité cellulaire qui rendent possible des rencontres, des modifications et des processus créatifs que le conscient peine à concevoir. Pour ma part, je considère pour en faire l'expérience, que le philosopher tragique favorise une attention particulière aux forces qui se meuvent dans l'infrastructure et qui articulent, sans difficulté ni contradiction aucune, la tristesse la plus ravageuse à la joie la plus haute. Mais pour accepter de faire l'expérience d'une vraie joie, il est nécessaire de regarder sa tristesse en face et de se débarrasser, une fois pour toutes, du mirage théorique revendicatif qui empêche de sentir, de voir, de humer, de goûter, donc de savoir (sapere).

       Ici, l'éthique comme mode de conduite de la vie n'est pas incompatible avec le tragique, à partir du moment où elle ne fait plus l'objet d'un programme, d'un message, d'une revendication. Elle devient une attitude d'ouverture à la possibilité tragique de l'homme, une attention particulière qui affranchit l'esprit de sa volonté d'emprise et le condamne à se tenir au plus près du réel, conscient du pire comme des congruences favorables, conscient de la destruction de toutes choses comme de la création infinie qui oeuvre partout et toujours.